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Réduire le nombre d’avortements, cette étrange obsession

 

En ces temps troublés où nos ministres feignent de découvrir l’existence de sites anti-ivg – sites dont l’existence leur a été signalée dès 2010, les yeux dans les yeux et carnet à la main, d’ailleurs je revois Najat Vallaud Belkacem comme si c’était hier, disant “Ah mais oui, il faut qu’on cesse de mettre les liens vers ces sites sur nos contenus”, sites dont les médias avaient en outre parlé dès 2011 -, bref en ces temps troublés de franche marrade et d’hypocrise récurrente, le nombre d’IVG en France reste un sujet très #OhMonDieuYenABeaucoupKanMême, puisque dans la plupart des articles, reportages, interviews, chroniques et contenus consacrés à l’avortement, on mentionne le nombre annuel d’IVG. Et on a toujours l’air d’en faire un sacré problème.

Le meilleur avortement, c’est celui qu’on a choisi

Qu’on tente d’avoir l’air optimiste en affirmant que le nombre d’IVG se stabilise “autour de 200 000 par an” ou qu’on démontre par A + B qu’au regard de la croissance démographique des 40 dernières années, de l’évolution des modes de vie et des choix d’avorter en cas de grossesse non désirée, on peut en fait considérer que le nombre d’IVG n’augmente pas, on n’échappe jamais à la mention de ce foutu nombre. Et en tâche de fond, comme une inquiétude sourde ou un rêve inaccessible, on sent bien que dans un monde idéal, fait de liberté (de disposer de son corps), d’égalité (salariale et sexuelle par exemple) et de fraternité (notamment avec des poneys mauves aux crinières en barbapapa), on parviendrait enfin à faire baisser le nombre d’IVG.

Car comprenez-vous Madame, le meilleur avortement c’est celui qu’on peut éviter, et c’est Nisand qui le disait. C’est dire si on n’a pas oublié d’être con, en France. Et puis l’avortement, ça reste quand même un échec de la contraception, et ça Madame, c’est une docteure qui le dit alors vous serez gentille de ravaler vos commentaires ironiques.

Et on peut dégainer tous les articles et reportages autour de l’avortement et de la contraception en France, tous courants de pensées confondus parmi les pro-IVG, on retrouve systématiquement les mêmes constats, tacites ou clairement formulés : avorter est le résultat d’un échec contraceptif, qui s’explique par (au choix ou cumulativement) : un manque d’information, le “tout-pilule”, les lacunes en matière d’éducation sexuelle en milieu scolaire, le refus de laisser les femmes choisir librement leur contraception, bref on a un tas d’explications à cette espèce de drame qui ne dit pas son nom, j’ai nommé la tragique constance du nombre d’avortements en France, “malgré” [insérer ici toutes les mesures mises en place pour faire baisser ce nombre].

Cette obsession à vouloir faire diminuer le nombre d’avortements me paraît étrange. Sans doute parce que dès le départ, le raisonnement qui amène à cette obsession me semble lui aussi étrange : en effet, je ne parviens pas à comprendre en quoi l’IVG est le résultat d’un échec contraceptif. Pour moi – mais je suis une personne un peu simple – le résultat de l’échec contraceptif, c’est la grossesse non désirée.

L’IVG, échec de rien du tout

L’IVG vue comme un échec de la contraception est certes un grand classique, mais dire que l’IVG est un échec de la contraception, c’est oublier un fait essentiel : quand la contraception échoue, la conséquence de cet échec, ce n’est pas l’IVG, mais la grossesse. Les mots sont importants, ils ont un sens. L’IVG n’est un échec de rien du tout. L’IVG est la solution à la grossesse non désirée, qui est elle-même un échec de contraception. La contraception, parfois, ça échoue. L’IVG, beaucoup plus rarement. Avorter n’est donc pas un échec mais bien une solution. Qu’il est légitime d’utiliser.

Si je continue à dérouler le raisonnement, l’expression “échec contraceptif” m’amène à la notion de prévention : il semble apparemment capital d’agir en vue de “prévenir” les IVG. Là encore, je suis perplexe : la prévention, ça consiste à empêcher qu’une chose négative ou nocive se produise. Cela sous-entendrait que l’IVG est quelque chose de mal, de négatif, de nocif, alors que c’est plutôt la grossesse non désirée qui est un événement négatif.

Concrètement, l’IVG est une solution, et on ne prévient pas les solutions : on les utilise. L’IVG n’est pas un problème, mais la solution à un problème.

Cela n’empêche en rien d’informer sur la contraception : utiliser l’IVG en tant que solution et informer sur la contraception pour éviter une grossesse non désirée ne sont pas incompatibles. Contraception et IVG constituent deux maillons complémentaires de la chaîne du contrôle de la fécondité. Si le contrôle de la fécondité était une notion réellement intégrée et admise – et pas seulement en surface comme actuellement – on n’utiliserait pas des termes comme « prévention » et « récidive ».

La banalisation c’est cool, mangez-en

Dans cette inquiétude liée au nombre constant d’IVG en France, il y a également la question récurrente de la banalisation de l’avortement.  Or, que signifie le mot « banal » ? « Banal » signifie « ordinaire », « commun », « courant » : concrètement, l’avortement est déjà un acte banal. C’est également, selon les termes employés par le Docteur Sophie Gaudu lors du congrès de l’ANCIC en 2013 « un des actes gynécologiques les plus fréquents et les plus sûrs ». Elle ajoutait également qu’une femme sur trois a recours à une IVG dans sa vie. Les véritables questions sont : pourquoi refusons-nous d’admettre cette banalité ? En quoi cette banalité nous semble-t-elle dangereuse ? Et pourquoi souhaitons-nous lui donner un caractère infamant, insultant, délictuel, dramatique ?

La connotation négative du mot « banalisation » dans le cadre de l’IVG nous dit en fait beaucoup de choses de nos réticences, conscientes ou inconscientes, à considérer l’avortement comme un droit qu’aucune dramatisation obligatoire ne devrait venir normer.

Admettre que l’avortement est banal, c’est admettre que le fait d’interrompre une grossesse peut ne pas être grave pour une femme et en tout cas moins grave que de la mener à terme, et qu’elle peut choisir d’avorter sans avoir le sentiment de commettre un acte grave. Pour certaines personnes, c’est dur à concevoir : la banalisation de l’avortement leur apparaît comme une forme d’inconséquence, d’engrenage dangereux, sous-tendu par le fait qu’avorter doit obligatoirement constituer une décision et un acte de poids (moral, psychologique, émotionnel…), et que cette décision et cet acte n’ont pas à être faciles. On n’aime pas trop trop que les choses soient faciles pour les femmes, dans notre beau pays si tolérant et si ouvert.

Cette crainte de la banalisation n’est d’ailleurs pas un argument d’anti-IVG : on la retrouve souvent chez des militant.e.s ouvertement pro-IVG, qui peinent à décorréler la légitimité de l’avortement d’une obligatoire intensité symbolique.

Le déguisement de l’IVG en acte lourd

Et c’est là que j’en arrive au problème que constitue la surmédicalisation de l’avortement et la confiscation de compétence abortive, compétence qui est passée des mains des femmes à celles du corps médical au moment de la dépénalisation en 1975. On aime beaucoup présenter l’IVG comme un acte médical ou chirurgical assez lourd et coûteux pour notre système de santé publique, selon la méthode utilisée -IVG par aspiration ou IVG médicamenteuse – qui mobilise, dans le cas de l’IVG par aspiration, un plateau technique, des professionnel.le.s de santé (IBODE, anesthésiste, médecin…).

C’est oublier un peu vite qu’avant la loi Veil, l’avortement était une compétence aux mains des femmes (avec l’aide de médecins parfois) et que le MLAC a défendu de toutes ses forces le droit des femmes à conserver cette compétence. Aujourd’hui encore, la méthode Karman n’est pas une licorne : elle existe et elle fonctionne. La confiscation de la compétence abortive n’est donc pas anodine : la légalisation de l’avortement était inévitable ? Dans ce cas, elle devait devenir un outil politique supplémentaire de contrôle sur le corps des femmes. Comme la contraception.

La clandestinité des avortements avant 1975 était certes la cause de décès. Et dans d’autres pays où l’avortement est illégal, c’est toujours le cas ; c’est d’ailleurs un argument phare des campagnes actuelles en faveur de l’accès légal à un avortement sûr, et donc obligatoirement médical, car pour les pouvoirs publics il n’existe pas d’avortement légal qui ne soit pas médical.

Mais regarder la pratique abortive par cette lucarne de la clandestinité meurtrière constitue une approche pour le moins parcellaire, et qui ne me paraît pas être le meilleur service à rendre aux femmes, du moins en France.

Il semble en effet y avoir un impensé social très fort autour de l’idée que l’avortement pourrait ne pas être médicalisé et ne dépendre que des personnes concernées par les grossesses non désirées ; la légalisation n’est actuellement conçue que dans le cadre d’une compétence abortive relevant exclusivement  des professionnel.le.s de santé. C’est présenté comme une évidence,  la seule à même de garantir la sécurité des interruptions volontaires de grossesse. Alors qu’on pourrait tout à fait mettre en place une pratique sûre et légale de l’avortement sans déposséder les femmes de leurs compétences… Ce qui supposerait certes, maintenant qu’elles ont perdu cette compétence depuis de longues années, de leur réapprendre (légalement) comment s’avorter les unes les autres. Et de leur fournir un accès au matériel nécessaire. Mais l’état actuel de la société et des luttes féministes ne permet pas encore d’envisager un tel accomplissement en terme de droit à disposer de son propre corps. Nous en sommes donc réduites à mendier le droit d’interrompre nos grossesses non désirées auprès des professionnel.le.s de santé.

Pas encore assez d’avortements

Au final, le souhait affiché par les pouvoirs publics de voir le nombre d’avortements baisser n’est que le résultat de sa médicalisation forcenée, du refus d’accepter la banalité factuelle de cet acte, et de l’envisager autrement que comme un échec. En légalisant l’avortement on l’a rendu techniquement compliqué, coûteux et, au fil des années et des fermetures successives des centres de planification, de la place grandissante et volontairement accordée aux mouvements anti-IVG, des reculs progressifs des droits des femmes, on a continué à le présenter comme un drame à éviter.

Dans les faits, il est plutôt à souhaiter que le nombre d’avortement augmente : 90% des femmes ont aujourd’hui accès à la contraception contre 60% à la fin des années 70. À l’époque, 60% des grossesses étaient accidentelles… Et la plupart étaient menées à terme. Aujourd’hui, 35% des grossesses sont accidentelles, et les femmes sont nombreuses à interrompre ces grossesses non désirées. Quant à l’échec contraceptif, plutôt que de pointer du doigt la vigilance des femmes en les culpabilisant à grands coups d’injonctions sur leur obligation à ne jamais faillir, il serait bon de le considérer comme un événement normal, et lui aussi banal. Rien n’est infaillible, et alors ? Quand on permettra aux femmes de choisir vraiment leur contraception, et quand on arrêtera de présenter l’avortement comme un drame, comme un raz-de-marée médical et chirurgical et comme la sanction d’un échec ou comme un échec en soi, on pourra peut-être se détendre un peu.

À chaque fois que je vois les chiffres annuels des IVG en France, je me réjouis mais pas encore assez : je serai parfaitement comblée le jour où je verrai ce chiffre augmenter. Car dans cette  bienfaisante augmentation du nombre d’avortements, je ne verrai pas un échec mais une vraie bonne nouvelle : je pourrai me dire qu’au-delà des oublis de pilule, des capotes qui ont glissé, des DIU défaillants, des implants capricieux ou de l’absence même de contraception et des étourderies (et tout cela est normal, c’est la vie), il y aura aussi des adolescentes qui sont aujourd’hui coincées et qui ce jour-là auront pu avoir accès à un planning familial, des femmes qui aujourd’hui n’ont pas osé se faire avorter mais qui ce jour-là n’auront pas été bernées par les fachos des sites anti-ivg, ou qui n’auront pas été culpabilisées par leur mère/potes/copain/mari/père/médecin, et puis les femmes qui aujourd’hui ont honte de tout un tas de choses dont la société leur a dit qu’il fallait avoir honte, et qui ce jour-là n’auront pas eu honte.

J’espère donc que non seulement nous pourrons bientôt toutes recevoir l’éducation sexuelle à laquelle nous avons droit et que nous pourrons choisir librement notre contraception, mais aussi que nous serons libres d’avorter. Et je suis certaine d’une chose : si toutes les femmes qui souhaitent avorter pouvaient réellement le faire, ce foutu nombre annuel des IVG en France augmenterait. Et ce serait une excellente nouvelle.

 

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Orientation scolaire et filières professionnelles : la paille dans l’œil des élèves, la poutre dans l’œil des élites

panier-osier-buff-pma2140L’orientation scolaire est une question complexe qui concerne élèves, parents, profs et pouvoirs publics, à des périodes et des niveaux très variés. Cette première phrase enfonce des portes ouvertes, on est bien d’accord. Sauf que l’une de ces portes grince.

Penchons-nous sur l’orientation scolaire des élèves en fin de collège. Trois options sont possibles : seconde générale, seconde professionnelle, 1ère année de CAP. La présentation de ces différentes possibilités sur le site du gouvernement est sobre et claire.

Dévalorisation des filières professionnelles : le marronnier de l’indignation vertueuse

Je n’apprendrai rien à personne en disant que les filières générales sont les plus valorisées, tandis que les filières professionnelles sont dévalorisées. On note d’ailleurs, et à juste titre, une abondance de contenus indignés sur le sujet depuis des années, y compris de la part des pouvoirs publics qui, dans une vertueuse démarche de propagande feignent encore de croire que la dévalorisation des filières pro est à corréler aux résultats et aux débouchés, et qui proposent donc comme solution une meilleure connexion entre ces filières et le monde de l’entreprise.

Ailleurs, on va un peu plus loin dans le raisonnement en osant aborder le récurrent problème de la perception de ces filières, et on émet – il était temps – l’idée que l’orientation en filière professionnelle est devenu une sorte de pis aller pour les élèves dont les notes ne permettent pas d’entrer en seconde générale. On déplore aussi la reproduction des schémas professionnels inter-générationnels – les enfants d’ouvriers en filière pro, les enfants de cadres en filière générale – et la “non correction” de ces schémas par le corps enseignant, qui entraîne de fait une consolidation des inégalités sociales.

Tout ceci marque d’évidentes bonnes intentions, sauf dans le cas des pouvoirs publics, chez qui on constate toujours la même et désolante déconnexion de certaines réalités de terrain. Mais globalement, on a bien compris que les filières professionnelles sont dévalorisées et que c’est moche. Il faut faire quelque chose et en premier lieu permettre à toutes et tous de faire de vrais choix. C’est beau comme un poney à qui on fait une tresse.

Le problème, c’est que dans la perception collective de ce qu’on nomme un “vrai choix”, on ne va pas jusqu’à questionner la hiérarchisation implicite et systémique des orientations, à travers l’axe de classe sociale. Si la notion d’élitisme est parfois abordée dans certains contenus, on se garde bien d’aller gratter au-delà d’une indignation de surface pour interroger vraiment ce que cet élitisme implique et de quoi il découle.

Afin d’ancrer ce propos dans la réalité, je poserai donc une question concrète : au vu de l’état actuel de l’organisation des études en filières professionnelles, des moyens dont elles disposent, des formations proposées et du statut social “tracé” des élèves qui en sortiront diplômés, combien de parents, profs, penseurs et indignés parmi ceux qui s’indignent de la dévalorisation des filières professionnelles y enverraient leur enfant avec le sourire au cas où celui-ci aurait 16 de moyenne générale ?

Bien. Ceci posé, on peut commencer à réfléchir.

Le vocabulaire officiel de la “valorisation” dans un contexte d’adhésion au classisme

Ce printemps, j’ai lu un article intitulé “Éducation : l’orientation accentue les inégalités sociales“. C’était assez intéressant et – comme toujours – très vertueux. Mais les ennuis ont commencé dès la première phrase : “À résultats scolaires et autres caractéristiques sociales donnés, les enfants d’agriculteurs, d’employés et d’ouvriers choisissent moins souvent d’être orientés en seconde générale et technologique, sans que cette moindre ambition ne soit corrigée par les décisions du conseil de classe.”

Il semble donc acquis pour le Centre d’observation de la société, comme une évidence qui n’a pas à être questionnée – et elle ne le sera pas, à aucun moment dans leur article -, que ce choix de ne pas être orienté en seconde générale est une moindre ambition, que cette moindre ambition mériterait d’être “corrigée” par le conseil de classe, que ce n’est pas le cas et que c’est regrettable.

Il ne s’agit pas ici de contester des évidences relatives à la pénibilité, à la rémunération et surtout au statut social des professions qui pourront ou non être “atteintes” et exercées selon qu’on choisit les filières professionnelles ou les filières générales. Il ne s’agit pas non plus de nier l’étiquette qualitative des filières générales en termes d’accès à une certain niveau de culture et à une conscience d’appartenance de classe.

Mais qu’appelle-t-on “moindre ambition” ? Il s’agit là d’aller questionner pourquoi les évidences liées au statut social et au prestige de l’orientation en filière générale nous sont toujours présentées comme normales, dans un contexte d’adhésion au classisme que peu de gens semblent prêts à interroger. L’axe de classe dans les réflexions menées autour de l’orientation scolaire semblent de facto être cantonnées à déplorer que l’ascenseur social soit resté coincé au sous-sol, puisque c’est bien comme un sous-sol que sont considérées les filières professionnelles, ainsi que la qualité de l’enseignement qui y est dispensé, les débouchés qu’elles offrent et la place dans la société qu’occuperont les diplômés de ces filières.

Et cet ascenseur social nous est toujours présenté comme le véhicule miraculeux dans lequel tous les élèves sont supposés avoir envie de monter, l’éventuel manque d’envie étant résumé à l’ignorance des possibilités offertes, à une incapacité liée aux notes trop basses, le cumul aboutissant à une moindre perspective de “réussite” professionnelle, dans une société où la pyramide sociale associée à la prépondérance de la valeur travail réduisent les individus à ce qu’ils font plutôt qu’à ce qu’ils sont, et où la notion de réussite est résumée à quelques marqueurs forts, la profession exercée étant le plus évident.

Il n’est d’ailleurs jamais contesté que l’ascension sociale est non seulement un objectif que nous devrions tous avoir mais que les pouvoirs publics, via l’enseignement et ses filières, devraient offrir à tous : l’accession aux sommets vendue sous le nom d’égalité des chances, avec comme vision idéale du sommet un boulot bien rémunéré, assurant pouvoir d’achat, réalisation de soi et épanouissement à travers le travail. Le tout étant bien sûr garanti par le fait d’avoir “bien travaillé à l’école”, comme si l’égalité des chances était une réalité et non la fumisterie qu’elle est.

(À partir de 6mn13 et jusqu’à 8mn30)

Il apparaît donc très difficile, pour les instances décisionnaires de l’orientation en fin de troisième, d’amorcer une réflexion sur la nature et le fonctionnement culturel classiste de notre société, qui est bien le nœud du problème et sous-tend la hiérarchisation automatique des différentes filières.

Plutôt que de réparer l’ascenseur social, déconstruire la légitimité du sommet de l’immeuble

Cols bleus et cols blancs : cette vieille distinction peut paraître obsolète mais on en est toujours là. Par la force des choses, désirer devenir un col blanc a longtemps représenté pour le col bleu l’espoir de sortir d’une condition difficile, de s’extraire de la perspective d’une vie de labeur, d’un manque de reconnaissance, puisque nous existons dans la société qui est la nôtre par la façon dont elle veut bien nous gratifier et nous percevoir.

Et des faits implacables confirment encore cette perception : aujourd’hui l’espérance de vie d’un ouvrier est toujours inférieure à celle d’un cadre. Et il est bien plus facile de se dire que cette différence est intrinsèquement liée à la nature même de la profession plutôt que de questionner l’exploitation des ouvriers par les classes sociales supérieures à leur profit exclusif, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la théorie du ruissellement.

ruissellement

Il semble donc important, dans ce contexte d’élitisme intériorisé, de corriger les “moindres ambitions” afin de donner à chaque élève la possibilité de demander une orientation en filière générale – orientation qui, soit dit en passant, relève de la décision du conseil de classe et in fine du chef d’établissement, tandis que l’orientation en filière professionnelle et CAP ne peut être refusée aux familles qui la choisissent… Ben oui, pas de sélectivité en filière pro. Pas la peine. Ce ne sont que des filières pro.

Or la dévalorisation systémique – et systématique – des filières professionnelles entretient un mépris de classe reposant sur l’idée que devenir cadre, chef, patron, riche et successfull constituent les seuls objectifs valides dans notre société, société dont les fondements et le fonctionnement sont également considérés et enseignés comme valides et légitimes.

“S’élever” semble toujours être la promesse qu’on fait aux enfants des milieux les moins favorisés, sans jamais remettre en question l’origine classiste de cette nécessité de s’élever, ni questionner les conditions de travail de ceux qui pourtant ont fait de vrais choix de métiers découlant de filières professionnelles et non générales, ni la notion de travail elle-même ou la notion d’exploitation dans une société capitaliste… De façon générale, les indignations vertueuses sur la dévalorisation des filières professionnelles restent des prises de position qui ne contestent jamais le fait que les filières générales constituent le haut du panier : pas question d’interroger la nature du panier, sa composition et ce qui le maintient si solidement immuable.

Choisir une filière pro, ça existe. Est-ce si grave ? Est-ce une “moindre ambition” à corriger ?

Est-il utile à ce stade de préciser que le choix d’orientation en filière professionnelle peut être un vrai choix ? Hélas oui. Et ce sont les élèves eux-mêmes qui ont amorcé le travail de revalorisation de ces filières, tout simplement en les demandant par envie d’exercer un métier précis. Que cette envie puisse être le fruit de conditionnements générationnels ou de reproduction d’un schéma, je ne le nie pas : qui pourrait se prétendre affranchi de tout conditionnement ? Nous sommes des produits sociaux, tous autant que nous sommes.

Que des exceptions spectaculaires existent dans l’autre sens est également indéniable : on connaît toutes et tous un fils de col blanc qui a voulu faire un CAP d’ébénisterie : oui, l’ébénisterie c’est le CAP socialement acceptable dans les milieux un peu bourges, parce que le travail du bois s’apparente à une forme d’art et de noblesse, le futur artisan pouvant alors être perçu comme un artiste sans déconsidérer les parents lors des repas entre amis, ces derniers convenant autour d’un verre de Saint Estèphe que “Oui mais ton gamin il avait une passion, que veux-tu, c’est bien de votre part de l’avoir encouragé. Et puis quand même, il lit beaucoup [sic].” 

Il n’empêche que dans la réalité, certains élèves qui ont de bonnes notes souhaitent préparer un bac pro. Parce qu’ils ont envie d’exercer plus tard un métier précis qui relève de cette filière et pas d’une autre. Et ce souhait d’orientation en filière pro n’est pas forcément un choix par défaut. Quelle est alors la légitimité du corps enseignant à “pousser” ces élèves en filière générale au nom de meilleures perspectives d’avenir, quand on sait que la pyramide sociale est intacte et que le contexte économique actuel amènera les 90% et quelques de bacheliers des filières générales à encombrer massivement les bancs des universités sans avoir le même pourcentage de “succès”, les résultats globaux des poursuites d’études étant très nuancés et loin de la réussite promise en troisième, sans compter que même si 84% des bacheliers qui ont fait une CPGE intègrent ensuite une école de niveau bac+5 ou un master, l’accès même à ces CPGE et aux grandes écoles, bref aux filières dites d’excellence, reste globalement peu démocratique et reproduit les inégalités sociales ?

Parlons également de rémunération, en dehors de toute considération liée au statut social. Il reste acquis qu’un ouvrier est moins bien payé qu’un cadre, mais cela aussi est à nuancer aujourd’hui. Un commentateur (sources incluses) faisait remarquer sous un article d’Éric Charbonnier que :

“Si l’on prend les seuls ouvriers qualifiés, leur salaire brut moyen annuel en 2011 était de 27 255€, supérieur à celui des employés (25 339€) et inférieur au salaires moyen en France (34 351€), à celui des professions intermédiaires (ou l’on retrouve les “cadres moyens” qui ont disparu de la nomenclature de l’INSEE en 82) (35 464€) et à celui des cadres (64 355€). Une fois cela dit, un nombre important d’ouvriers qualifiés ont des rémunérations comparables aux professions intermédiaires. Par exemple, les 15 000 ouvriers de l’industrie pharmaceutique ont un salaire comparable à la moyenne de celui des professions intermédiaire (36 699€), même chose pour les 36 649 ouvriers de l’industrie chimique (35 525€). Un nombre important d’ouvriers qualifiés ont des rémunérations comprises entre 30 000 et 35 000€. Ces ouvriers sont surtout dans l’industrie manufacturière. Par contre, la construction rapporte moins (salaire moyen dans la construction de bâtiments : 28 292€).

Autrement dit, il est faux de croire qu’un ouvrier qualifié gagne aussi bien sa vie qu’un cadre. Par contre, les ouvriers des secteurs les plus techniques de l’industrie (ou qui travaillent dans certains secteurs des services) la gagnent aussi bien qu’un cadre « moyen », et bien mieux qu’un employé, à un niveau comparable avec le salaire moyen en France. C’est ce que l’on a tendance à oublier : c’est dans l’industrie que les salaires sont les plus élevés, pas dans les services (y compris le BTP). Mais un grand nombre de lycéens pro ne seront précisément pas des ouvriers qualifiés, ou alors dans un secteur à faible qualification ou rémunération.”

La réflexion est intéressante car elle bouscule quelques clichés. Et elle nous ramène encore aux fondements même de l’éternelle idéalisation des filières générales : prestige, culture, classe sociale, ascension.

Et concrètement, ça donne quoi ?

Dans les faits, voir les élèves dont les résultats sont jugés insuffisants relégués aux filières professionnelles est scandaleux et les enseignants sont directement complices de cela. En parallèle de cela, prendre en compte le contexte socio-culturel des élèves pour juger valide ou non leur vœu d’orientation en filière pro est tout aussi scandaleux : cet élève veut aller en lycée pro ? Bah, les parents sont ouvriers, alors ok. Mais lui, là, il vient d’une famille de bourges, alors non hein, il faut absolument qu’il aille en seconde générale. Déplorer ces pratiques pourrait être une bonne chose, mais encore faudrait-il s’interroger intelligemment sur la façon dont on perçoit l’orientation en filière pro. Et on en est loin.

Enfin, avoir un enfant qui a d’excellentes notes en troisième et qui souhaite opter pour une filière pro, c’est l’assurance d’un foutu bras de fer avec le corps enseignant. Surtout quand on est soi-même un ancien passager de l’ascenseur social. À titre personnel, on m’a même accusée de “vouloir gâcher l’avenir de mon enfant”. Pragmatiquement, et ne pouvant renverser le capital avant que l’enfant en question ne soit en âge de travailler, j’ai préféré penser à son épanouissement personnel et professionnel, qui ne semblait pas inclure d’études universitaires, l’enfant en question étant hermétique au prestige de la fac, des grandes écoles et de la valorisation par l’étiquette sociale, et ayant défendu avec acharnement son choix de filière. Le “pousser” jusqu’à un bac général en l’empêchant de vivre son choix me paraissait la voie royale vers l’inoculation insidieuse d’une grande détresse, d’une démotivation globale, de résultats en baisse, d’un sentiment d’échec, et que dire de l’orientation post-bac dans ces conditions déplorables.

En lieu et place de toute cela, j’ai évacué de mon esprit les clichés liés aux filières générales et professionnelles, et j’ai calmement pesé l’intérêt, les souhaits et les perspectives pour mon enfant : je suis donc aujourd’hui l’heureuse mère d’un rejeton qui a intégré la filière pro de son choix il y a 2 ans, et qui vient d’entrer en terminale pour passer son bac pro en juin, avec d’excellents résultats et (petit gag de fin) des perspectives d’emploi qui l’amèneront, s’il le souhaite, à gagner bien plus que moi dans moins d’un an. Préciserai-je qu’il est très heureux ? Pas la peine.

Mon autre enfant est entré cette année en 1ère S, dominante SI, après une seconde générale, choisie en connaissance de cause et dans l’objectif affiché de devenir ingénieur.e. Comme quoi je ne suis pas sectaire.

Concrètement, quand on secoue un peu le panier pour aller titiller ce qu’on nous montre comme étant le haut ou le bas, on arrive à offrir de vraies perspectives aux enfants. L’étape suivante, ce serait que l’éducation nationale toute entière se bouge le cul pour faire évoluer, dans l’ordre : les mentalités des enseignants, la perception de l’enseignement en filière professionnelle, la qualité même de cet enseignement, mais aussi les notions de réussite et d’ascension dans une perspective – audacieuse, j’en conviens – de remise en question des strates sociales actuelles.

À un niveau plus poussé, évidemment, l’objectif est de déconstruire cet élitisme en faisant tomber les élites elles-mêmes, mais on fera la révolution un autre jour, là j’ai vaisselle et lessive.

 

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“Cherche freelance pour mission à temps plein dans nos locaux” : salariat déguisé mais bonne humeur garantie

i-love-urssaf-130942148520C’est bien connu : dans les métiers du web l’ambiance est ultra cool. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, là tout de suite – oui on se dit tu, ça ne te dérange pas ? Non je t’assure, ça ne te dérange pas, car dans les métiers du web on se tutoie, c’est plus cool pour l’ambiance et puis ça va te permettre d’encaisser toute la violence manageriale du milieu sans broncher. Je t’ai dit que l’ambiance est ultra cool ? Tu vas A-DO-RER. L’ambiance. Elle est cool. On se marre beaucoup c’est un truc pffff, je ne peux pas te le décrire en deux mots. Tu aimes les gifs ? Parce que c’est un vrai plus, ça, pour le job. Les gifs. Et le sourire. Ici on a tous le sourire, on bosse beaucoup et parfois on est tous là super tard, c’est une sorte de… Enfin tu vas adorer. À l’agence on est un peu comme une famille de toute façon, il y a un super esprit d’équipe.

Les métiers du web, les agences, les freelance

Ce qu’on appelle les métiers du web recouvre une réalité assez vaste, qui dépasse de loin les quelques jobs visibles – et parfois risibles – qu’on voit passer quotidiennement. Toute personne un peu active sur les réseaux sociaux et notamment sur Twitter voit régulièrement défiler des intitulés comme community manager, social media manager, content manager et autres machins manager ; il y a aussi les concepteurs-rédacteurs, les graphistes, webdesigners, les développeurs et tous les autres techniciens-artisans-magiciens, mais également les professions relevant plus directement du marketing et enfin, celles dont les intitulés incompréhensibles nous laissent tellement perplexes qu’on les oublie dans la seconde. Le point commun à tous ces gens aux métiers bizarres : ils sont là pour gagner leur croûte, payer leur loyer, remplir leur frigo et s’acquitter de leurs factures.

Un des écrins de prédilection pour ces métiers, ce sont les agences web. Héritières des toutes premières web agency du milieu des années 90, dont la mission était alors de créer des sites internet, les agences actuelles constituent un pur produit de la montée en gamme – parfois justifiée, parfois fumeuse – des compétences nécessaires à vendre de la présence sur internet aux clients qui ont besoin d’y être pour flatter leur prestige ou engraisser leur business. Dans une moindre mesure, ces agences sont également un des dommages collatéraux de la centralisation d’internet. Elles assurent ainsi dans leur domaine toutes les étapes nécessaires à la prospérité du web marchand, qui se doit d’être à la fois esthétique, fonctionnel, fédérateur, captivant, en un mot rentable. Généralement, elles brassent avec ardeur un air rare et vicié pour le vendre très cher à des clients crédules. Tout le monde est ravi.

Pour fonctionner, ces agences ont bien évidemment besoin de main d’oeuvre. Certaines d’entre elles recrutent donc des gens et salarient proprement leurs équipes. D’autres fonctionnent en comité restreint mais sous-traitent avec pertinence à des travailleurs indépendants – les “freelance” – une partie des chantiers qu’elles décrochent, dans le cadre de collaborations légales, équilibrées, où offre et demande se rencontrent pour le plus grand bonheur des différentes parties.

D’autres enfin, beaucoup plus malignes, ont trouvé un excellent filon pour s’assurer une main d’oeuvre à prix coûtant, sans alourdir leur masse salariale, sans s’encombrer de détails ennuyeux tels que le droit du travail ou le respect, mais tout en donnant à leurs propositions de boulot des allures festives de soirées étudiantes (ghb et non respect du consentement inclus).

Image très souvent utilisée dans les annonces des agences web malignes, à égalité avec les gifs tirés de Mad Men

La notion de freelance, ce mystère pour certaines agences web (malignes)

Qu’est-ce qu’un travailleur non salarié ? C’est une personne qui exerce son activité de façon indépendante, sans être lié à un employeur par un contrat de travail. À ce titre, il doit choisir la structure juridique qui conviendra le mieux à l’exercice de sa profession en fonction des possibilités légales, des contraintes, des attentes, des avantages et inconvénients de chacune. L’activité pourra donc être exercée dans le cadre d’une entreprise individuelle et c’est là qu’on parle le plus souvent de “freelance”, ou elle pourra être exercée dans le cadre d’une société créée ad hoc : par exemple une EURL (entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée), une SAS (société par actions simplifiée)…

Ce choix de la structure juridique déterminera le régime social du travailleur/dirigeant, sa responsabilité (limitée ou illimitée) et son régime fiscal. Si la création d’une société éloigne de la notion de “freelance” telle qu’entendue dans son acception courante, elle n’empêche cependant pas certaines structures unipersonnelles d’exercer en étant perçues comme freelances.

Le travailleur non salarié est bien sûr redevable de différentes cotisations auprès des organismes compétents pour appeler ces cotisations et/ou les collecter : RSI, URSSAF, CIPAV… Il relève donc d’un régime de protection sociale et de retraite différents de ceux des salariés. Il paie également des impôts sur ses revenus d’activité. À titre d’exemple et pour avoir une idée de ce que ça recouvre, j’exerce en tant que profession libérale et une fois tout déclaré, payé, prélevé, déduit etc, la différence entre ce que je facture et ce qu’il me reste en “net” est d’environ 42 %. C’est un constat paisible. Il faut également compter les diverses primes d’assurances, et mettons de côté pour l’instant les spécificités liées à l’absence d’arrêts de travail pour maladie et à l’absence de congés payés

Le cas particulier des auto-entrepreneurs mérite un petit focus, car il prête souvent à confusion : on a tendance à les considérer comme une catégorie à part de travailleurs indépendants alors que l’auto-entreprenariat constitue simplement un aménagement des modalités de l’entreprise individuelle, en simplifiant au maximum la création et la gestion de l’activité : déclaration de début d’activité, déclaration des chiffres d’affaire, paiement des cotisations, tout cela est facilité dans le cas de l’auto-entreprenariat puisque ce statut a été créé dans le but de répondre aux “difficultés de la réalité économique”, entendez par là qu’il a instauré la possibilité pour des travailleurs salariés d’arrondir leurs fins de mois sans s’embarrasser d’un tas de démarches. Dans les faits, l’auto-entreprenariat a surtout instauré une nouvelle forme de précarité pour des travailleurs qui ne trouvaient pas de boulot, réduits à générer péniblement leur propre revenu sans bénéficier pour autant d’une protection sociale digne de ce nom.

Mais revenons aux freelance. Pour une agence web un peu maligne, qu’est-ce qu’un freelance ? C’est très simple : le freelance, c’est cette personne dotée de compétences précises, dont une agence/une société a besoin de façon ponctuelle ou pour une durée précise, afin de répondre à un besoin précis sur un chantier précis. L’agence maligne va donc “recruter” le freelance pour la “mission” et va tranquillement attendre de ce dernier : une présence à plein temps dans les locaux, des horaires de travail précis, fixés par l’agence, ainsi qu’un très effectif lien de subordination qui placera le freelance “sous la responsabilité directe de” [insérer ici le supérieur hiérarchique effectif du freelance pendant toute la durée de la “mission”].

En théorie, on appelle ça un accroissement temporaire d’activité et le besoin de main d’oeuvre pourrait tout à fait s’inscrire dans la signature d’un contrat à durée déterminée. Mais le recours au CDD est encadré, et puis ça impliquerait d’augmenter la masse salariale, de payer tout un tas de cotisations en plus du salaire, pfff, c’est chiant. Ou alors, on est là dans un besoin permanent de l’agence et le besoin de main d’oeuvre relève carrément du CDI, mais enfin ça va pas la tête ?

En théorie toujours, on peut également envisager de combler le besoin de main d’oeuvre en confiant une vraie mission à un freelance. On aurait tort alors de parler de “mission en régie” pour justifier l’exigence de présence du freelance dans les locaux de l’agence. La mission en régie consiste à aller faire bosser des salariés d’une société de services directement chez le client en veillant à ce que le freelance ne tombe pas sous l’autorité du client, sous peine de délit de marchandage, interdit par l’article L125-1 du Code du travail.

Le freelance, couteau suisse des agences web malignes

Rechercher des “freelance” afin d’accomplir des “missions” constitue donc, pour les agences malignes, un moyen très efficace de recourir à du salariat déguisé, avec tous les avantages du salariat sans ses inconvénients. Elles disposent ainsi d’une main d’oeuvre souple, corvéable, qui paie elle-même ses cotisations sociales, qui ne peut pas être en arrêt de travail, qui n’aura pas de congés payés et pas d’indemnité de précarité.

Du côté du freelance, ce genre de “mission” implique tous les inconvénients du salariat, sans ses avantages : pas de couverture sociale salariale, pas de congés payés, pas d’arrêt de travail en cas de maladie, pas de droits aux allocations chômage et toujours les cotisations sociales, taxes, prélèvements à payer bien sûr.

Concrètement, ça donne quoi ? Des recruteurs sans vergogne face à des freelance aux abois dans un contexte tendu, où les missions sont si difficiles à décrocher qu’ils sont prêts non seulement à travailler dans les pires conditions mais également à défendre ce type de fonctionnement en alléguant que ça leur convient et qu’il faut soigner son réseau.

Ajoutons à cela la peur de se faire blacklister, qui empêche la plupart des freelance de protester ouvertement. Et on les comprend : il n’est pas simple d’ouvrir sa gueule en dénonçant les pratiques illégales de ses “clients” (entendre ici “patrons”) quand on dépend de leur bon vouloir et que dans un petit monde où tout se sait et tout le monde se croise, un seul mot de travers peut nous griller à tout jamais et rendre inopérantes toutes nos prospections futures.

[À ce stade de la rédaction de l’article, j’entends mentalement tous mes futur-ex clients potentiels me dire d’un ton velouté : “Bonne chance dans votre prochain métier, parce que vous. êtes. grillée.]

Le télétravail, ce joli mot appliqué à tort aux freelance

Faisons un détour par la notion de télétravail, si chère à nos coeurs dans les métiers du web. Lorsqu’une agence web maligne cherche un “freelance” pour une “mission” à plein temps dans les locaux de l’agence avec horaires fixés par l’agence et lien de subordination hiérarchique, certains freelance posent tout de même gentiment cette question : “Le télétravail est-il envisageable pour cette mission ?”. Ce à quoi l’agence maligne répond en toute décontraction : “Non désolé, pas de possibilité de télétravail pour cette mission ! 😉 ».

Une autre agence maligne, en plein fantasme visuel de freelance en pyjama vautré dans son canapé et tapotant paresseusement le clavier plein de miettes d’un MacBook, a même répondu à la question sur le télétravail : “Non désolé, pas de télétravail pour cette mission, mais je comprends que ce soit plus confortable de bosser de chez soi”. Ce à quoi le freelance a posément et très justement rétorqué : “Euh non, en fait en que travailleur indépendant je loue des bureaux pour mon activité professionnelle et il n’y a pas grand sens à la présence à plein temps chez le client. Bonne journée”.

Reprenons cette notion de télétravail : en vérité, elle ne s’applique pas au freelance mais uniquement au travailleur salarié. Le télétravail est en effet régi par l’article L1222-9 et suivants du Code du travail et désigne “toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon régulière et volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication dans le cadre d’un contrat de travail ou d’un avenant à celui-ci. Le télétravailleur désigne toute personne salariée de l’entreprise qui effectue, soit dès l’embauche, soit ultérieurement, du télétravail tel que défini au premier alinéa.”

Il n’y a donc pas de sens à parler de télétravail dans le cas d’un freelance : d’une part, il est travailleur indépendant et si les missions qu’il accomplit pour ses clients impliquent en effet des temps d’échange et de rencontre, des réunions et des sessions de travail en commun, il n’a pas à être réquisitionné à temps plein ou même partiel dans les locaux de son client, et surtout pas de façon impérative. Le freelance n’est pas assigné à résidence chez son client : il travaille dans son propre environnement et qu’il s’agisse de bureaux officiels ou du coin de sa table de salle à manger ne concerne que lui, ses coûts de structure et son organisation.

D’autre part, le fait même que nous nous soyons mis à employer spontanément ce terme en posant la question du lieu de travail aux agences qui cherchent à nous mettre en situation de salariat déguisé prouve à quel point nous nous percevons déjà comme de potentiels subordonnés et comme des “candidats” à un “poste” plutôt que comme des prestataires de services face à un client potentiel, sur une mission précise.

Quelques pistes pour se repositionner si on est en mesure de le faire

Être travailleur indépendant, “freelance” peut relever d’un choix comme d’une contrainte. Dans tous les cas, cela implique des frais, de la précarité et une gestion autonome des prises de risques professionnels.

Pour tenter de contrer les abus, on peut :

  • ne pas aller aux rendez-vous avec des prospects comme on irait à un entretien d’embauche. Et une fois sur le lieu de rendez-vous, entamer l’échange sur un pied d’égalité : normalement le prospect parle de la mission. On pose des questions pertinentes, on fait des remarques brillantes, on lâche un peu de biscuit pour établir qu’on est calé.e et qu’on a préparé le rendez-vous, et on se vend dans le cadre d’une relation commerciale équilibrée.
  • prêter attention aux termes utilisés par l’agence dans l’annonce : “poste”, “lieu de travail”, “horaires”, “temps plein”, “directement rattaché au responsable de…”
  • ne pas confondre “cahier des charges” et “consignes de travail”. Si le respect du cahier des charges fait partie intégrante de la mission, le freelance reste toutefois libre de son organisation et de son planning
  • faire circuler cet article
  • prier pour sa survie si une agence apprend qu’on l’a fait circuler.

 

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