Lettre aux enfants de mon futur mec

 

Chère Léa-Charlotte, cher Théo-Pierre,

Au moment où je vous écris, je ne vous connais pas encore. Et pour cause : je ne suis divorcée que depuis quelques mois et je savoure à peine ce célibat tout frais.

Je sens néanmoins une certaine ivresse me gagner et je me gave de recherches Google ridicules, allant de “libérée délivrée divorcée” à “comment éviter ex-mari taré”, sans oublier “rencontrer homme après divorce”, car je suis d’une nature optimiste.

D’autant que concrètement, je revis. Ce divorce me laisse secouée mais globalement intacte, et plus que jamais motivée à profiter de tout ce que la vie peut m’offrir. Ne plus être jugée au quotidien est une libération incroyable. Je n’ai plus peur d’être moi. Bien sûr, j’ai peur de tout un tas de choses. Ce bail que j’ai récupéré, ce qui pourrait me permettre de rester locataire de cette maison que j’aime beaucoup et dans laquelle mes enfants se sentent également très bien, implique de payer seule le loyer et c’est ok, j’assume les conséquences de ma décision, mais ce n’est pas une partie de plaisir.

Et puis, saurai-je vérifier l’absence de fuites dans le toit ? Parviendrai-je à boucler mes fins de mois ? On ne va pas se mentir : le deuil des courses où on tend sa carte bancaire sans stress est assez dur à faire, et seuls les gens qui n’ont jamais manqué d’argent prétendront que ce n’est pas ça qui compte. Ça compte méchamment. J’ai déjà connu des fins de mois si difficiles qu’elles commençaient le 5, et je ne suis pas vraiment ravie de retrouver ce genre de merde. Je n’ai évidemment demandé aucune prestation compensatoire, en dépit de l’actuelle disparité de nos ressources. Pas par esprit de sacrifice mais par souhait d’éviter toute pression : quand mon avocate a abordé le sujet, mes tripes se sont nouées à l’idée d’être encore tenue en laisse par un quelconque arrangement financier. J’ai pris une décision et la liberté se paie, c’est comme ça. J’ai donc refusé de demander quoi que ce soit.

Mais parce que je suis optimiste, je n’exclus pas du tout de rencontrer un homme, un de ces quatre. Divorcer ne signifie pas que je ne crois plus en l’amour, bien au contraire. Je n’ai pas oublié à quel point ça peut être cool d’être deux.

Alors je suppose que le jour où j’aurai à nouveau envie de me foutre à poil, ça va chauffer dans ma culotte. Et peut-être qu’après ça, je ne serai pas contre l’idée de me remettre en couple, si je rencontre un mec cool. Ce veinard bénéficiera alors de la sagesse acquise lors du naufrage de mon mariage : des compromis, ok, me compromettre, plus jamais.

Ce mec-là aura probablement mon âge voire un peu plus. J’ai 45 ans. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que j’ai très peu de chances de tomber sur un type qui n’a pas d’enfants. Avec un peu de bol, il les aura eus jeune, comme moi. Oui, la petite vingtaine, ce serait l’âge idéal pour vous, Léa-Charlotte et Théo-Pierre. Ainsi vous vous ficheriez pas mal de savoir avec qui vos parents fraient, du moment qu’ils sont heureux. Le divorce de votre père serait digéré depuis longtemps et vous me considéreriez avec une indifférence polie.

Malheureusement, j’ai bien peur de ne pas avoir cette chance. Et la vérité, c’est que je n’ai pas du tout envie de devenir une belle-mère. Ni la vôtre ni celle de personne.

Je ne sais donc pas quel âge vous aurez quand ma route croisera la vôtre, Léa-Charlotte et Théo-Pierre. Mais je vous crains adolescents et renfrognés. Je crains également votre mère, ne sachant pas dans quelles circonstances votre père et elle se seront séparés, ni où en sera leur état d’esprit quand je débarquerai dans ce film-là comme une chienne galeuse dans un jeu de quilles.

Mes projets de vie n’avaient jusqu’ici jamais fait aucune place à des concepts tels que “divorce”, “famille recomposée”, “ex-machin-truc” et “refaire sa vie”. Je suis une banale bonne femme et je pensais vieillir avec le mec que j’avais épousé, une fois et pas deux, car tous ces trucs modernes n’étaient pas faits pour moi. Mais bon, voilà, ça arrive.

Il y a encore deux jours, quand je plaisantais à propos de mes éventuelles rencontres masculines, je n’avais pas pris conscience du fait qu’une écrasante majorité des candidats possibles se pointeraient dans ma vie avec leur propre bagage familial et parental.

Mais là, je réalise que si une histoire se profile, avec un chouette gars qui serait assez content d’être avec moi pour que nos parties de jambes en l’air puissent évoluer en une véritable histoire d’amour, vous serez là aussi, vous les enfants de mon nouveau compagnon. Et vous serez bien plus légitimes que moi. Je n’aurai de place que celle que vous m’accorderez, car votre père vous fera passer avant moi, du moins s’il a un minimum de bon sens, de la même façon que je ferai passer mes enfants avant lui.

Je sais que je suis supposée vous aimer par principe, car vous êtes ses enfants et que dans l’absolu je suis une meuf cool. Mais à ce stade de ma vie, je n’ai aucune envie de m’y sentir obligée. Et puis regardons les choses en face : il y a tout de même de fortes chances que vous-mêmes me détestiez, par principe aussi. Franchement, je vous comprends. Alors ne vous sentez pas coupables de ne pas pouvoir m’encadrer, et de m’appeler en douce “la greluche à papa” ou “l’autre garce”. Sentez-vous libres également de construire des surnoms dégueulasses avec mon prénom. Ces deux dernières années, j’ai moi-même remplacé la troisième syllabe du prénom d’une des maîtresses de mon ex-mari par le mot “pute” et ça lui allait très bien, même si c’était assez problématique sur le plan de la sororité féministe universelle.

Je n’ai pas tellement hâte non plus d’être officialisée auprès de votre maman. Elle est sûrement sympathique et ne me voudra aucun mal (enfin j’espère), mais vous comprendrez qu’à ce moment précis de mon existence, il est déjà difficile pour moi d’envisager que je puisse à nouveau aimer et être aimée, alors imaginer que cet hypothétique amour implique de passer par la validation de l’ex-femme de mon nouveau compagnon, ça ne me vend pas tellement du rêve, sans offense pour elle. Je ressuscite à peine d’une longue noyade qui m’a poussée à me soumettre à la validation constante de mon ex-mari sans jamais réussir à l’obtenir, vous admettrez donc que re-signer pour le même sketch multiplié par trois me colle une légère montée d’angoisse.

Pour être tout à fait franche, je cherche déjà des excuses afin de ne pas vous rencontrer trop vite. Je prends même des notes :

“Chéri, rien ne presse. Tes enfants n’ont pas sûrement pas très envie de me voir, et nous ne sommes pas aux pièces, prends ton temps.”

“Noël ? Non non vraiment, aucune urgence à le passer ensemble.” (Plutôt m’enfoncer une fourchette sous les ongles que de me voir disséquée par vous).

Oui, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens, je n’ai pas très envie de vous connaître et c’est sûrement réciproque. Je n’ai rien contre vous mais honnêtement, j’ai déjà la flemme de me mettre en quatre pour espérer ne pas trop vous déplaire, sachant que vous serez sûrement encore assez jeunes pour être en méfiance automatique à mon égard. En plus de ça, les gosses de votre âge, c’est un peu con, très très chiant et si j’ai traversé l’adolescence des miens avec une relative sérénité, c’est parce que je suis leur mère et que l’inépuisable réserve d’amour qui permet d’endurer la transitoire stupidité de ses propres rejetons est une valeur sûre. Sûre, mais assez peu transposable.

Je sais aussi qu’il y a un fort impensé social autour des sentiments qu’on nourrit envers les enfants de son compagnon. Je le lève sans gêne, dans cette période où je m’accorde à nouveau un droit auquel j’avais renoncé depuis plusieurs années : me faire passer en premier dans mes choix de femme. Je n’ai donc pas envie qu’on m’oblige à vous aimer, Léa-Charlotte et Théo-Pierre, mais je m’engage à toujours vous respecter.

Ceci étant posé, pour l’instant mon seul objectif est de prendre soin de moi et de mes propres enfants. J’ai envie de survivre à tout ça et de me retrouver un peu. Et ensuite, j’aurai probablement envie de me payer une bonne tranche de petits plaisirs, puis viendra le moment où j’aurai peut-être envie d’être étreinte à nouveau, par un mec bienveillant (il paraît qu’il y en a). Je sais bien que je ne pourrai pas vous contourner si vous existez, mais l’épuisement me submerge à l’idée même de devoir vous prendre en compte, dans une équation qui comporte encore bien trop d’inconnues.

J’ai pensé à vous alors que je n’y suis pas encore obligée. Je vais donc vous oublier pour l’instant. J’espère que vous me pardonnerez mon indélicatesse et mon manque d’enthousiasme. Vous ne serez pas forcément des petits cons, et peut-être aurai-je honte un jour de vous avoir si peu considérés alors que nous nous entendrons finalement très bien. Mais là, pour de vrai, restez où vous êtes. J’espère toutefois que mes réticences ne sont pas gravées dans le marbre et qu’elles se feront assez discrètes pour que je ne sois pas tentée de prendre la fuite à cause de vous, quand ça deviendra sérieux entre votre père et moi. Parce que ça ferait de moi une foutue connasse et que ce serait vraiment dommage de se priver d’une opportunité de bonheur par peur de vous affronter.

On se rencontrera peut-être quand même, finalement.

Bisous,

La greluche à votre père

 

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