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Pauvre conne

 

Féministe dehors, paillasson dedans. Voilà ce qui tourne en boucle dans ma tête depuis une semaine. Tu n’es qu’une ratée, un paillasson, une abrutie. T’as laissé ta vie partir en vrille, t’as perdu toute crédibilité, comment oses-tu encore t’exprimer, t’as aucune cohérence, aucune décence, ni militante ni personnelle, comment tout ça a pu t’arriver à toi, ça n’aurait jamais du t’arriver, t’es tellement ridicule, tellement pas cohérente, quand on pense que tu ouvrais grand ta gueule sur le féminisme, avec tes histoires de corbeilles de linge distribuées dans la maison, quand on te reparle de ces articles tu te sens tellement illégitime après coup, parce que ton mec pliait le linge mais que des années plus tard il t’a pliée toi, pliée en mille et déchirée en morceaux, mais pour le linge il a été super, ah putain oui, il pliait le linge ce salopard, et ce combat dont tu affirmais qu’il se menait avant tout chez soi, contre soi, contre l’entourage immédiat, contre les injonctions au parquet brillant et au lavabo sans traces de dentifrice, mais quel cuisant échec, ça valait bien la peine d’avoir réussi à partager les tâches ménagères si c’était pour te faire attraper par les cheveux et coller contre le mur, ça valait bien le coup de ne plus toucher au fer à repasser si c’était pour être traitée de grosse pute, rabaissée, et te faire pomper tout ton fric, tu as tellement merdé, tu es une imposture, tu as trahi tes convictions, tu as trahi tes enfants, tu as capitulé comme la dernière des dernières, tu t’es laissée humilier, violenter, regarde-toi aujourd’hui, comment as-tu pu, comment as-tu pu te soumettre à ce point, comment es-tu devenue aussi coupable, aussi minable, tu t’es mal défendue, mal battue, tu as gâché au moins 10 ans de ta vie, tes choix c’était de la merde, COMMENT AS-TU PU EN ARRIVER LÀ, COMMENT AS-TU PU, CONNASSE.

Oui y a pas à dire, je produis vraiment de l’analyse pondérée.

Quand j’ai lancé ce projet, au moment où j’ai enfin pu sortir la tête de l’eau et retrouver un peu de temps de cerveau disponible, une fois le divorce prononcé, j’ai mené une réflexion plutôt raisonnable, presque professionnelle, si je peux me permettre cette prétention : j’ai fait des recherches, j’ai mobilisé des compétences, j’en ai acquis d’autres, j’ai benchmarké les contenus existants autour de ma thématique, j’ai fini par entrer dans Google “Comment faire podcast”, j’ai compilé les tutos puis j’ai retranché tout ce qui coûtait du fric, j’ai mis en place un site, j’ai créé tout ce machin avec les bidules autour, j’ai posé une sorte de démarche globale bien ficelée (enfin à mon sens), et ça a donné des choses réfléchies, comme par exemple cette calme et sereine présentation :

À ce stade, j’avais l’impression d’avoir pris du recul et d’être à la bonne distance par rapport à mon projet : motivée car concernée, mais réfléchie car pondérée. Tout ça avait un rapport avec moi mais j’en faisais une affaire de contenu, de démarche, je voulais donner du sens à quelque chose qui était, d’une certaine façon, extérieur à ce que mes tripes vomissent depuis le mois de janvier. Mon objectif était le même que pour chaque projet que j’ai monté : extraire d’un vécu personnel un contenu qui pourrait parler à d’autres femmes, nous réunir, nous donner de la force, me remettre en selle et vivre de mon travail en produisant quelque chose d’utile.

Et franchement, ça fonctionne, je fais quelque chose que je crois sincèrement utile.

Ce que je n’avais pas anticipé en revanche, c’est que je suis prisonnière d’un empilement de souffrance, d’angoisses, de stress post-traumatique, de souvenirs douloureux et de conflits intérieurs qui me rongent comme de l’acide (merde, c’est pas un bout de texte de Gainsbourg ça ?). Et chaque jour je reprends une lutte acharnée pour trouver l’énergie et le courage de penser froidement les choses, d’extirper de mon corps et de mon esprit la substance nécessaire à la rédaction et la mise en forme de contenus propres, agréablement présentés, qui puissent trouver grâce à mes yeux, et que je finis par mettre en ligne avec la certitude que je frappe juste et la crainte irrationnelle d’être punie pour mon travail.

Mais surtout, ce que je n’avais pas anticipé, c’est que mettre de la distance entre ce projet et moi, c’est totalement impossible. Et passé le choc d’une prise de conscience que j’aurais pu prévoir si j’avais été un peu plus honnête avec moi-même, je me rends compte que cette distance que je souhaitais tant mettre entre ce projet et moi, elle n’est peut-être pas souhaitable, en fait.

Je voulais croire, comme Vito Corleone, que ça n’a rien de personnel. Que c’est les affaires. Et Tom Hanks l’explique très bien à Meg Ryan dans “You’ve got mail” :

Moi aussi j’ai cru que je pourrais aller aux matelas, sans rien y mettre de moi-même, ou le moins possible.

Mais Meg Ryan a raison :

Elle dit : Mais en quoi c’est un problème que ce soit personnel ? À la base, c’est toujours personnel, non ? Ça DEVRAIT être personnel !

C’est toujours personnel. Et finalement, je crois que c’est une bonne chose, même si ça fait un peu plus mal.

J’ai géré des moments très pénibles et j’ai combattu aussi bravement que je le pouvais. J’ai tout porté à bout de bras, je me suis sortie de là, je n’ai pas craqué, j’ai finalisé cette procédure, j’ai affronté toutes les merdes qui me sont tombées sur la gueule en rafale, je suis toujours debout, plus déterminée que jamais, et prête à encaisser l’effet de traîne.

Mais maintenant que la tension de la procédure retombe, maintenant que je me couche avec la certitude que je suis en paix, seule dans mon lit, sans avoir à craindre quoi que ce soit, ni pressions, ni tensions, ni insultes, ni menaces d’aucune sorte, maintenant que je n’ai plus à gérer que l’argent et que je me pourrais commencer à me reconstruire, je lance ce projet qui me ramène, chaque putain de seconde que j’y consacre, à une rage indescriptible envers moi-même.

Je me déteste. Vous aussi ça vous fait ça ? Oui, j’en suis sûre. Certaines d’entre vous me le disent, et je vous crois. Qu’on soit féministe ou pas, qu’on ait un fort caractère ou pas (encore que : une femme qui n’a pas un caractère fort, je ne crois pas que ça existe, tellement il nous faut à toutes de la force pour affronter les torrents de merde que la vie nous inflige si on a le malheur d’être née ou devenue femme), à un moment, quand on s’extrait d’un schéma de violence, on se déteste d’avoir pu laisser tout ça nous arriver. On se repasse le film et on fait pause à chaque endroit où il nous semble percevoir une issue qu’on a pas voulu prendre, une porte entrouverte à laquelle on a tourné le dos : “Là ! Là, à ce moment-là, j’aurais pu dire stop ! Quelle conne !”

J’ai tellement honte. Tellement honte d’avoir été cette personne qui n’a pas été capable de dire stop. Et je me cogne à cette honte en relisant d’anciens textes, ceux d’avant tout ça, quand ma vie était encore quelque chose qui tenait debout. Je relis cette femme qui n’était certes pas parfaite, ou sans failles, mais qui avait l’air d’être vraiment en phase avec sa démarche, qui semblait globalement en harmonie avec une certaine façon de faire et de penser. Je n’aurais jamais cru que cette femme-là puisse tomber aussi bas, et aujourd’hui, j’essaie de lui pardonner pour la retrouver, parce que je me dis qu’elle doit toujours être là, quelque part, tapie dans un coin parce qu’elle a trop honte pour me regarder en face. Je lui en veux tellement, à cette femme-là, de n’avoir pas su me protéger de tout ça. Je voudrais redevenir elle mais en même temps, elle m’a trahie, cette salope.

Je sens que c’est possible. Ce que je suis en train d’écrire, et que je vais publier sans l’ombre d’une hésitation parce que chaque mot que je tape, en martelant mon clavier comme une brute trop pressée, fait monter en moi cette sensation de puissance que j’avais perdue mais qui m’était familière quand j’étais encore à peu près libre et à peu près digne, connectée à moi-même, me prouve que je peux me réconcilier avec cette femme-là et qu’elle me tend vraiment la main, parce que c’est elle qui m’aidera à remonter la pente.

Je vais y arriver, mais j’ai besoin d’un peu de temps pour me pardonner d’être devenue cette serpillière pour laquelle j’éprouve un si grand mépris.

Ce matin, je demandais si on peut être féministe et victime de violences conjugales en même temps, et clairement la réponse est non : on arrête d’être féministe bien sûr. Par souci de crédibilité. Et on ferme sa gueule, on tire le rideau pour que tout ça reste bien planqué, et pour vivre en silence avec cette honte.

Alors voilà, au final c’est plutôt une bonne chose que ce soit personnel. Je dois arrêter de m’insulter parce que je dis toujours qu’il faut se parler gentiment, et ne pas se dire à soi-même des choses qu’on ne dirait pas à quelqu’un d’autre. Je dois aussi cesser de valider le schéma d’inversion de culpabilité, qui est un grand classique des violences conjugales.

Et je dois assumer que ce projet est nourri par ma chair à vif autant que par les analyses que je produis, et que c’est en fait une excellente chose.