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Groupes de femmes, sororité et copinage

Quand on est féministe et qu’on milite, quels que soient les terrains, on découvre peu à peu l’importance de la bienveillance entre femmes. Cette bienveillance ne coule pas forcément de source, mais lorsqu’on y vient, on la constate sous la forme de solidarités multiples et d’écoute de l’autre, si différente de nous soit-elle. C’est un outil indispensable dans la démarche d’empowerment.

Quand on tarde à saisir la nécessité de cette bienveillance, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas les autres femmes ou parce qu’on veut absolument faire cavalière seule. C’est plutôt parce qu’on a bien intériorisé cette distance et cette rivalité implicite qu’on nous inculque depuis l’enfance, et qu’on pourrait traduire par : “Recherche la bienveillance des hommes, range-toi du côté de l’oppresseur et écarte tes rivales dans cette course à la protection, donc méfie-toi des autres femmes”. On croit à tort que l’homme, certes ennemi de classe, peut tout de même nous protéger d’un certain nombre de choses pour peu qu’on sache s’abriter auprès de lui. On recherche donc souvent ce qu’on appelle “le sexisme bienveillant” et on reste enchaînée au patriarcat, parce qu’on ne sait pas comment s’émanciper autrement.

Cela donne des femmes (j’ai été comme ça) qui affirment qu’elles se sentent mieux en compagnie des mecs, que les meufs ça les emmerde parce qu’elles ont des préoccupations futiles, que les nanas entre elles c’est niaiseries, vacheries et compagnie, qu’avoir des potes mecs c’est tout de même plus sympa, plus franc, plus cool et plus sincère. Ça donne aussi des femmes qui, lorsque leur compagnon baise ailleurs, en voudront bien plus à l’autre femme qu’à leur mec. Par exemple, la dernière maîtresse connue de mon ex-mari était manifestement une sacrée connasse, l’avant-dernière était plutôt cool et sans animosité, mais une chose est sûre, aucune des deux n’était responsable de mon propre merdier conjugal.

Il faut parfois des années pour sortir de ce système, qui implique une forte misogynie intériorisée. Le jour où on parvient à s’en extraire un peu, c’est cool. On cesse progressivement de taper sur la gueule des autres femmes, on apprend à se soutenir les unes les autres, bref on parvient enfin à s’envisager comme solidaire et bienveillante.

C’est de la sororité. Et c’est une nécessité. C’est même un des plus grands bienfaits en milieu féministe. Une fois ceci admis, beaucoup de choses vont mieux, et celles qui ne vont pas mieux deviennent plus supportables parce qu’on n’est plus toute seule pour les affronter. La découverte de cette bienveillance mène souvent à former des groupes de femmes. Ils peuvent être institutionnalisés ou informels, permanents ou occasionnels, fondés pour un projet ou constitués par hasard, au gré des rencontres, explicitement non mixtes ou féminins de fait, mais dans l’absolu c’est formidable, d’être en groupe avec des femmes, pour un temps ou pour toujours.

Ce qui reste très compliqué en revanche, c’est de faire la distinction entre sororité et copinage, au sein de ces groupes et en dehors. Cela vaut dans la vie de tous les jours comme dans les moments clefs, sur les réseaux sociaux comme au boulot, en famille comme avec l’entourage élargi.

La sororité, au sein d’un groupe et face au monde, c’est de faire en sorte que ce groupe ne devienne pas une meute. C’est parvenir à soutenir une femme dans son action ou face à ses obstacles, qu’elle fasse partie de ce groupe, d’un autre ou d’aucun, même si on n’éprouve aucune sympathie personnelle pour elle. Même si on s’est disputée avec elle. La sororité c’est aller manifester aux côtés de femmes avec qui on n’est pas forcément d’accord sur tout, mais avec qui on se rejoint sur le thème de la manif. C’est apposer sa signature en dessous de celle d’une meuf qu’on ne peut pas blairer, sous une tribune utile. C’est filer tous les tuyaux pour se faire avorter à une femme dont la gueule ne nous revient pas, parce que la priorité c’est d’aider, on s’engueulera une autre fois. C’est aussi accepter des mains tendues qu’on aimerait tordre, et s’asseoir sur son orgueil. C’est savoir partir en silence et ne jamais divulguer quoi que ce soit des vacheries qu’on a entendues ou encaissées, pas par esprit de sacrifice mais parce qu’il y a plus important que nos histoires personnelles avec l’une ou l’autre. La sororité, c’est taire les petits conflits, les vieilles rancœurs viscérales, les liens amicaux distendus et les vexations d’une phrase malheureuse pour montrer qu’on est là en cas de besoin, parce que la bienveillance sororale (et non l’affinité personnelle) est au-delà de toutes ces conneries.

Le copinage en revanche, c’est estimer que si Machine a mal parlé à Trucmuchette qui est notre copine, on va bannir Machine et on ne relaiera plus jamais son action. Machine est une connasse, on ne l’aime plus alors qu’elle aille se faire cuire le cul. D’ailleurs on s’est toujours méfiées de Machine, hein les meufs ? Venez, on va en discuter à vingt contre une parce que l’une d’entre nous se sent menacée à cause de petits dossiers personnels dont on suppose que Machine pourrait se servir. D’ailleurs Machine est une pute en fait, vous saviez qu’elle a baisé avec Machin ? Le copinage, c’est refuser de filer une info à Machine qui cherche à se reloger avec ses deux gamins de 6 et 9 ans en pleine procédure de divorce, parce qu’il y a 2 ans, Machine s’était engueulée avec notre amie Trucmuchette (oui donc on ne parle pas de moi au cas où un doute subsistait, mes enfants sont grands et je ne cherche pas de logement). Ce comportement de meute est digne des pires masculinistes.

On peut toutes commettre des erreurs, mais on n’est jamais dans la sororité quand :

  • on est en nombre contre une femme isolée
  • on exclut de notre réflexion les privilèges dont on peut jouir par rapport à Machine (on est plus riches, plus blanches, plus bourgeoises, on est valides, on a du réseau, etc)
  • on confond opposition politique et divergences personnelles. Vous allez voir, c’est très simple :
    • Exemple 1 : Machine est une féministe matérialiste, ou intersectionnelle, et moi pas du tout, je suis sur un autre courant de pensée = c’est ok de ne pas être d’accord, on peut le dire, débattre, s’affronter, mais si Machine tombe enceinte et veut avorter, si Machine est agressée, harcelée, on soutiendra Machine, parce que Machine est des nôtres. Ça pique parfois le cul à titre personnel (souvent je me mords les joues quand je diffuse le contenu de meufs dont la tronche me revient pas, ou quand je fournis un soutien ou une aide à des adversaires, mais c’est comme ça, on soutient, on est des femmes, on est féministes alors on se soutient)
    • Exemple 2 : Machine n’a pas allaité ou a allaité, ou a allaité mais trop longtemps – a baisé avec un con – a dit que Trucmuchette est une conne – trompe son mec – a retweeté une meuf que ma copine Trucmuchette déteste – a découvert que je trompe mon mec – n’est pas appréciée par ma cousine qui pense que c’est une salope = ce n’est pas ok de la pourrir, et ce n’est pas ok de ne pas la soutenir si elle en a besoin. Pourrir une femme dans ce genre de contexte est exactement ce qu’on attend de nous, et cela renforcera les clichés relatifs au fait que les femmes entre elles sont des chiennes enragées. Il faut absolument sortir de ces schémas, ou les cantonner à des échanges strictement privés. On a encore le droit de ne pas apprécier certaines femmes, de s’engueuler avec elles, de les virer de sa vie, mais on admet qu’on est dans une démarche personnelle, et on ne prétend pas qu’en le faisant on manifeste une sororité envers notre bande ou qu’on fait un truc féministe.

La sororité est normalement une safe place, un espace sécure, une entité solide sur laquelle on peut s’appuyer, quelque chose qui ne fait jamais défaut, par principe. En aucun cas elle ne doit être une menace ou une arme entre les mains de groupes de femmes. Et si je conçois volontiers l’importance de se sentir moins vulnérable parce qu’on a constitué un groupe, encore faut-il ne pas confondre le groupe soudé autour d’un objectif d’empowerment avec la meute de copines si effrayées qu’elle est prête à déchiqueter toute femme qui aurait le malheur de ne pas lécher le cul de la femelle alpha du groupe.

Un indice pour distinguer les deux : quand une femme en arrive à envoyer à une autre un message du genre “Je suis d’accord avec toi mais je peux pas le dire publiquement, ça passerait pas auprès de Trucmuchette”, une chose est sûre, on est potentiellement dans tout un tas de trucs chelous mais certainement pas dans une démarche de sororité avec Trucmuchette. On est dans l’allégeance personnelle. Et l’allégeance personnelle fait le lit de la tyrannie affinitaire. Trucmuchette vous niquera toutes. Pas parce qu’elle est méchante, mais parce qu’elle n’a pas, à ce stade, d’autre outil d’émancipation. C’est con pour elle et c’est dommage pour toutes les autres. Et pourtant, le jour où Trucmuchette sera dans la merde, on la soutiendra : c’est ça la sororité.

L’enjeu qui sous-tend la démarche sororale n’est pas le souhait de se faire des copines ou la peur de perdre des copines (même si c’est génial d’avoir des copines), mais la nécessité de se sentir fortes ensemble, en étant prêtes à se soutenir les unes les autres, en acceptant qu’on peut tout à fait trouver nos alliées totalement insupportables à titre personnel. On ne nous demande pas de céder à un angélisme artificiel ou forcé, on n’est pas obligées de s’aimer toutes (certaines d’entre vous ne peuvent pas m’encadrer et croyez bien que c’est parfois réciproque), mais ça ne coûte pas tant que ça d’admettre le principe d’un soutien inconditionnel.

Dans tous les cas, sur le long terme ça nous coûtera beaucoup moins que de nous tirer dans les pattes. Nous tirer dans les pattes n’amènera aucune victoire féministe, et ne fera même pas gagner une femme entre toutes. Il ne s’agit pas de poser une injonction à l’unité (franchement, engueulons-nous si ça nous chante, qu’est-ce qu’on en a à foutre), mais de bien faire la différence entre les conflits d’émotion et l’instrumentalisation d’un outil d’empowerment féministe (la sororité) à des fins personnelles.

Parce que le seul gagnant dans tout ça, c’est encore et toujours le patriarcat, qui prospère et se frotte le ventre pendant qu’on se traite de salopes sous la bannière de la sororité. Il faut vraiment arrêter ces conneries. On est grandes maintenant.