Violences conjugales : le mensonge comme carburant

 

À chaque fois que j’entame l’écriture d’un texte sur les violences conjugales, je dois me retenir très fort, tellement j’ai envie de démarrer par un petit paragraphe lénifiant, du genre “On s’est rencontrés jeunes, vers 1994, et franchement jusqu’en 2012 tout allait bien, un amour normal blablabla, je vous jure que notre couple était fonctionnel”.

Comme si je me sentais obligée de planter un décor susceptible d’expliquer pourquoi, comment, plus tard, mais avant non, parce que bon, comprenez, vraiment je vous assure. Mais je me retiens, même si c’est vrai : d’une part je me suis promis d’arrêter de consacrer du temps et de l’énergie à expliquer, décrypter, psychologiser la dérive d’une personne qui aujourd’hui doit obligatoirement, pour mon propre bien, ne plus consommer mes ressources mentales, et d’autre part ce décor que je planterais n’est jamais que le décor du mensonge.

Le mensonge est une composante essentielle de ma vie depuis environ 10 ans. Je n’avais même pas idée qu’on puisse mentir autant, aussi longtemps, et à autant de monde, y compris à des gens qui avaient accès à mon intimité.

Le plus ironique c’est que je ne peux même pas vous pondre un storytelling psycho-drama pour vous faire croire que je me mentais aussi à moi-même, que j’étais aveuglée ou dans le déni. Ce serait un mensonge de plus et je me suis promis de ne plus mentir.

Je ne sais plus exactement quand j’ai commencé à comprendre que ce qui se passait n’était pas normal, mais je sais que je l’ai compris assez vite. Je ne parle qu’en mon nom. J’ai compris vite et j’ai immédiatement mis en place une succession de mensonges. Des petits au début, sur sa fatigue au boulot, sur le fait que c’est difficile d’avoir une femme qui avance professionnellement et qui consacre un peu trop de temps à bosser, et pour qui ça marche plutôt bien.

Je ne me mentais pas à moi-même, parce que je savais qu’il était injuste de me faire payer mon petit début de réussite professionnelle, mais j’ai rapidement pris le pli d’excuser ses attitudes de merde auprès de mes amies, quand je racontais les disputes, et les vacheries que je me prenais dans la gueule au cours de ces disputes.

Et puis une fois, alors que le schéma des violences n’en était qu’à son début, et que je venais de raconter une altercation contenant du “grosse vache” et du “t’as de la chance que je te baise”, l’amie à qui je me confiais m’a sèchement répondu “Putain mais quel gros con, franchement barre-toi, il a aucun respect pour toi !”. Là j’ai su que j’allais arrêter de raconter les engueulades telles quelles et que je modifierais désormais le récit. Pas parce que je ne supportais pas l’idée qu’on me dise de quitter mon mari, mais simplement parce que je n’étais pas en capacité de le faire, pour des raisons plus ou moins pertinentes : aucune famille autour de moi, pas d’étayage affectif solide, et l’espèce de certitude viscérale que je n’avais que lui au monde, qu’il était ma famille et que lui et les enfants étaient la famille que nous avions construite ensemble, que si je la détruisais je n’aurais plus rien, et que ce rien me terrifiait. Je savais parfaitement qu’être insultée de la sorte établissait le passage d’une relation normale à une relation au mieux dysfonctionnelle, au pire toxique. Je le savais mais je ne voyais pas d’autre solution qu’essayer de la réparer. Ce n’était pas une vue de l’esprit à mes yeux, c’était un fait, aussi incontournable que la température d’ébullition de l’eau.

C’est comme ça que j’ai commencé à mentir à tout le monde. Par de petites omissions, ou de gros silences, j’ai mis en place une vie mensongère. Mais je sentais confusément qu’un des plus grands dangers dans mon cas, c’était l’isolement, parce que j’avais lu pas mal de choses sur le sujet. Je savais donc que les femmes dans ma situation ont une forte propension à se laisser isoler de leur entourage, non seulement par leur conjoint mais également par le silence qu’elles mettent sur la réalité de leur quotidien et sur le schéma global de violences qui le régit.

Je savais qu’une fois totalement isolée, ce serait terrible pour moi. Je ne savais pas trop en quoi ça le serait, c’était confus et imprécis, mais je sentais que si je ne pouvais pas éviter ma réalité ni m’en extraire, je pouvais au moins éviter l’isolement, que je savais tout aussi dangereux que les violences elles-mêmes.

J’ai donc tout fait pour maintenir du lien avec les personnes qui constituaient mon entourage, et ce lien ne pouvait être maintenu que par les mensonges, car si j’avais parlé sans mentir, j’aurais peut-être obtenu du soutien mais je croyais dur comme fer que tout le monde m’aurait poussée dans une direction que je n’étais pas capable de prendre. Je savais que le seul bon conseil dans mon cas était de quitter mon mari, mais je ne pouvais pas.

J’ai été une enfant violentée. Ce n’était un secret pour personne, et j’avais lutté pour me construire en adulte résiliente et solide, ce que je pense avoir été jusque vers 2012. À peu près. Quelques séquelles, et sûrement des choses non résolues mais ça tenait debout. Je tenais debout. J’ai été une femme volontaire, entreprenante, sûre de ma valeur et audacieuse dans mes choix, endurante et méritante.

Je suppose que j’étais cependant construite sur une faille, puisqu’à un moment, j’ai suffisamment vacillé pour que l’homme qui partageait ma vie en prenne le contrôle. Et au moment où j’écris ceci, je me retiens de toute mes forces pour ne pas partir dans l’analyse fumeuse des dynamiques relationnelles qui se sont alors mises en place et m’ont replongée dans une situation de violence. Je pense que ce genre de travail a sa place en thérapie, alors qu’ici, c’est plutôt l’endroit de la confession.

J’ai donc menti, avec une maîtrise acharnée, à la fois admirable et pathétique. Je suis devenue une experte. J’ai appris à mettre un maximum de vérité dans mes mensonges, tant pour être crédible que pour éviter l’épuisement relationnel : j’avais besoin de conserver l’illusion de la détente amicale quand je bavardais avec mes copines.

J’avais besoin de me sentir normale, et de sentir que dans les échanges normaux entre copines normales, mes propres confidences ne débordaient pas du cadre. Bizarrement, ces moments m’offraient un peu de répit.

Le quotidien devenait de plus en plus compliqué dans mon couple, mais le mécanisme d’emprise s’est peu à peu optimisé, et son efficacité sur moi a été puissamment renforcée par mes mensonges à l’extérieur : je n’ai même pas eu le temps de me découvrir victime que déjà j’étais devenue complice. Au fond de moi, j’ai toujours plus ou moins pensé que mon mari avait raison, dans ce qu’il m’expliquait sur moi-même : je n’étais pas une bonne personne, et comme j’ai déjà longuement décrit la teneur de ses propos et de ses actes dans d’autres textes, je ne pense pas utile de revenir dessus aujourd’hui. Le fait est que tout a parfaitement fonctionné, et je sais que beaucoup d’autres femmes conservent, même après la séparation, la conviction d’être les sous-merdes décrites par leur ex. Le travail de destruction est implacable.

J’ai rencontré un mec, au cours de ces années-là. Pas particulièrement mature mais vraiment génial. Je me suis ouverte comme une petite fleur printanière à la bienveillance salvatrice de ce gars super, qui mettait dans ma vie toutes les paillettes du monde et me faisait oublier que les calculs sont pas bons, Kevin. J’ai confié à quelques amies que j’avais rencontré quelqu’un, et cette étiquette de vilaine meuf pas convenable a encore ajouté un voile de mensonge sur les mensonges précédents. Mais cette rencontre, quelque part, a contribué à normaliser la version officielle de mon existence, celle que je servais à mon entourage. Elle m’a aussi permis de tenir le coup et de ne pas oublier que l’amour ça existe et que normalement ça ne fait pas mal.

D’ailleurs à ce propos : vraiment, les filles, si je peux me permettre un conseil, ne soyez pas aussi stupides que moi. Je veux dire par là que je vous invite vraiment à être très TRÈS prudentes si pour survivre, pour respirer, pour avoir une bouffée d’oxygène, vous trompez votre conjoint violent. Encore plus si vous tombez amoureuse hors des murs. C’est dangereux, risqué, vraiment faites attention à vous.

Je referme la parenthèse, revenons-en à mes mensonges. Vous allez rire : ni les copines ni le gars en question n’ont JAMAIS su que j’étais violentée par mon conjoint. Je suis même certaine que si j’avais craché le morceau au bout d’un moment, ni elles ni lui ne m’auraient crue, tellement j’avais bien ficelé mon scénario. Et puis une femme comme moi, féministe et tout, vous imaginez la blague ? J’ai construit la meilleure forteresse qui soit en rendant tout aveu impossible. Je me suis enfermée. Au bout d’un moment, il est tout bêtement devenu trop tard pour dire la vérité sans passer au mieux pour une idiote, au pire pour une affabulatrice.

J’ai également veillé à distiller le mensonge dans chaque nouveau lien amical que j’ai tissé ces dernières années. J’ai atteint un tel niveau de duplicité que le mensonge est devenu une seconde peau, et que je suis aujourd’hui capable de tenir le cap de la version officielle des faits avec des gens si proches que je leur parle 5 fois par jour, sans faillir. Et je sais que je ne suis pas encore prête à briser le silence qui se planque sous mon avalanche de paroles.

D’autres gens sont sortis de ma vie. Alors que j’ai mis des années à quitter mon conjoint, j’ai toujours réussi à exclure assez sainement de mon existence les gens qui me faisaient des vacheries ou qui n’étaient pas cool avec moi. C’est paradoxal mais c’est comme ça. Toute ma flexibilité et ma tolérance à la malveillance ont été concentrées sur mon couple, enfin c’est l’impression que j’ai.

J’ai aussi rompu avec le mec adorable que j’avais rencontré, parce que j’étais épuisée, parce que ça devenait trop risqué, parce qu’il n’aurait jamais pu comprendre et que je me sentais incapable de construire un nouveau couple sur un lit de mensonges aussi épais, et que dire la vérité comme ça, après tout ce temps, aurait installé un climat définitif de suspicion entre nous (si j’avais menti sur un truc aussi énorme, sur quoi d’autre pourrais-je aussi mentir hein ?). Je n’avais plus beaucoup d’énergie, je ne me voyais pas passer d’un homme à un autre, je ne pouvais pas être en confiance, il fallait que je fasse le tri entre ce que je pouvais gérer et ce que je devais écarter.  Il me manque parfois mais je sais que j’ai pris la bonne décision. Quittée puis récupérée encore et encore par mon ex-conjoint, avant que je n’entame la procédure de divorce, il n’y avait aucune place dans ma vie pour quoi que ce soit d’autre que survivre en attendant de gérer toutes les merdes que j’avais à gérer, et de m’évader de cette saleté de prison conjugale, d’en être enfin capable.

Aujourd’hui je n’ouvre plus la bouche pour mentir, mais comme il y a bien trop de choses que je ne suis pas prête à dire, je ne parle plus énormément, au quotidien. C’est un cap à passer je pense. Quand j’aurai fait la paix avec moi-même et que je me serai pardonné ces années de mensonges, j’espère bien revenir à moi et aux autres.

Et je crois que si c’était à refaire, je referais probablement la même chose. Je ne sais pas comment le formuler mais ce tortueux chemin de mensonges m’a peut-être permis de garder assez de lien avec l’extérieur, en attendant d’être prête à découvrir que j’étais capable de dire stop. Ou peut-être que c’est juste ce que j’ai envie de croire, mais toujours est-il que le croire me fait du bien. La mère d’une amie dit qu’il a peut-être fallu tout ce temps pour que je devienne la personne prête à le quitter, au moment où je l’ai quitté et pas avant. Cette phrase m’a beaucoup aidée ces derniers mois, tandis que je signais les chèques pour mon avocate en regardant fixement la lumière, là-bas vers la sortie.

En attendant, les mensonges c’est terminé. Et c’est un immense soulagement. Mais l’autre jour, j’ai croisé une connaissance au supermarché et alors qu’elle me demandait gentiment des nouvelles suite à mon divorce, avec une bienveillante curiosité, elle a lâché sans penser à mal une question un peu timide, en posant sa main sur mon manteau : “Mais il était brutal avec toi ?”. J’ai fondu en larmes, devant les Stollen aux raisins. J’imagine que c’est une bonne nouvelle ?

 

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