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Groupes de femmes, sororité et copinage

Quand on est féministe et qu’on milite, quels que soient les terrains, on découvre peu à peu l’importance de la bienveillance entre femmes. Cette bienveillance ne coule pas forcément de source, mais lorsqu’on y vient, on la constate sous la forme de solidarités multiples et d’écoute de l’autre, si différente de nous soit-elle. C’est un outil indispensable dans la démarche d’empowerment.

Quand on tarde à saisir la nécessité de cette bienveillance, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas les autres femmes ou parce qu’on veut absolument faire cavalière seule. C’est plutôt parce qu’on a bien intériorisé cette distance et cette rivalité implicite qu’on nous inculque depuis l’enfance, et qu’on pourrait traduire par : “Recherche la bienveillance des hommes, range-toi du côté de l’oppresseur et écarte tes rivales dans cette course à la protection, donc méfie-toi des autres femmes”. On croit à tort que l’homme, certes ennemi de classe, peut tout de même nous protéger d’un certain nombre de choses pour peu qu’on sache s’abriter auprès de lui. On recherche donc souvent ce qu’on appelle “le sexisme bienveillant” et on reste enchaînée au patriarcat, parce qu’on ne sait pas comment s’émanciper autrement.

Cela donne des femmes (j’ai été comme ça) qui affirment qu’elles se sentent mieux en compagnie des mecs, que les meufs ça les emmerde parce qu’elles ont des préoccupations futiles, que les nanas entre elles c’est niaiseries, vacheries et compagnie, qu’avoir des potes mecs c’est tout de même plus sympa, plus franc, plus cool et plus sincère. Ça donne aussi des femmes qui, lorsque leur compagnon baise ailleurs, en voudront bien plus à l’autre femme qu’à leur mec. Par exemple, la dernière maîtresse connue de mon ex-mari était manifestement une sacrée connasse, l’avant-dernière était plutôt cool et sans animosité, mais une chose est sûre, aucune des deux n’était responsable de mon propre merdier conjugal.

Il faut parfois des années pour sortir de ce système, qui implique une forte misogynie intériorisée. Le jour où on parvient à s’en extraire un peu, c’est cool. On cesse progressivement de taper sur la gueule des autres femmes, on apprend à se soutenir les unes les autres, bref on parvient enfin à s’envisager comme solidaire et bienveillante.

C’est de la sororité. Et c’est une nécessité. C’est même un des plus grands bienfaits en milieu féministe. Une fois ceci admis, beaucoup de choses vont mieux, et celles qui ne vont pas mieux deviennent plus supportables parce qu’on n’est plus toute seule pour les affronter. La découverte de cette bienveillance mène souvent à former des groupes de femmes. Ils peuvent être institutionnalisés ou informels, permanents ou occasionnels, fondés pour un projet ou constitués par hasard, au gré des rencontres, explicitement non mixtes ou féminins de fait, mais dans l’absolu c’est formidable, d’être en groupe avec des femmes, pour un temps ou pour toujours.

Ce qui reste très compliqué en revanche, c’est de faire la distinction entre sororité et copinage, au sein de ces groupes et en dehors. Cela vaut dans la vie de tous les jours comme dans les moments clefs, sur les réseaux sociaux comme au boulot, en famille comme avec l’entourage élargi.

La sororité, au sein d’un groupe et face au monde, c’est de faire en sorte que ce groupe ne devienne pas une meute. C’est parvenir à soutenir une femme dans son action ou face à ses obstacles, qu’elle fasse partie de ce groupe, d’un autre ou d’aucun, même si on n’éprouve aucune sympathie personnelle pour elle. Même si on s’est disputée avec elle. La sororité c’est aller manifester aux côtés de femmes avec qui on n’est pas forcément d’accord sur tout, mais avec qui on se rejoint sur le thème de la manif. C’est apposer sa signature en dessous de celle d’une meuf qu’on ne peut pas blairer, sous une tribune utile. C’est filer tous les tuyaux pour se faire avorter à une femme dont la gueule ne nous revient pas, parce que la priorité c’est d’aider, on s’engueulera une autre fois. C’est aussi accepter des mains tendues qu’on aimerait tordre, et s’asseoir sur son orgueil. C’est savoir partir en silence et ne jamais divulguer quoi que ce soit des vacheries qu’on a entendues ou encaissées, pas par esprit de sacrifice mais parce qu’il y a plus important que nos histoires personnelles avec l’une ou l’autre. La sororité, c’est taire les petits conflits, les vieilles rancœurs viscérales, les liens amicaux distendus et les vexations d’une phrase malheureuse pour montrer qu’on est là en cas de besoin, parce que la bienveillance sororale (et non l’affinité personnelle) est au-delà de toutes ces conneries.

Le copinage en revanche, c’est estimer que si Machine a mal parlé à Trucmuchette qui est notre copine, on va bannir Machine et on ne relaiera plus jamais son action. Machine est une connasse, on ne l’aime plus alors qu’elle aille se faire cuire le cul. D’ailleurs on s’est toujours méfiées de Machine, hein les meufs ? Venez, on va en discuter à vingt contre une parce que l’une d’entre nous se sent menacée à cause de petits dossiers personnels dont on suppose que Machine pourrait se servir. D’ailleurs Machine est une pute en fait, vous saviez qu’elle a baisé avec Machin ? Le copinage, c’est refuser de filer une info à Machine qui cherche à se reloger avec ses deux gamins de 6 et 9 ans en pleine procédure de divorce, parce qu’il y a 2 ans, Machine s’était engueulée avec notre amie Trucmuchette (oui donc on ne parle pas de moi au cas où un doute subsistait, mes enfants sont grands et je ne cherche pas de logement). Ce comportement de meute est digne des pires masculinistes.

On peut toutes commettre des erreurs, mais on n’est jamais dans la sororité quand :

  • on est en nombre contre une femme isolée
  • on exclut de notre réflexion les privilèges dont on peut jouir par rapport à Machine (on est plus riches, plus blanches, plus bourgeoises, on est valides, on a du réseau, etc)
  • on confond opposition politique et divergences personnelles. Vous allez voir, c’est très simple :
    • Exemple 1 : Machine est une féministe matérialiste, ou intersectionnelle, et moi pas du tout, je suis sur un autre courant de pensée = c’est ok de ne pas être d’accord, on peut le dire, débattre, s’affronter, mais si Machine tombe enceinte et veut avorter, si Machine est agressée, harcelée, on soutiendra Machine, parce que Machine est des nôtres. Ça pique parfois le cul à titre personnel (souvent je me mords les joues quand je diffuse le contenu de meufs dont la tronche me revient pas, ou quand je fournis un soutien ou une aide à des adversaires, mais c’est comme ça, on soutient, on est des femmes, on est féministes alors on se soutient)
    • Exemple 2 : Machine n’a pas allaité ou a allaité, ou a allaité mais trop longtemps – a baisé avec un con – a dit que Trucmuchette est une conne – trompe son mec – a retweeté une meuf que ma copine Trucmuchette déteste – a découvert que je trompe mon mec – n’est pas appréciée par ma cousine qui pense que c’est une salope = ce n’est pas ok de la pourrir, et ce n’est pas ok de ne pas la soutenir si elle en a besoin. Pourrir une femme dans ce genre de contexte est exactement ce qu’on attend de nous, et cela renforcera les clichés relatifs au fait que les femmes entre elles sont des chiennes enragées. Il faut absolument sortir de ces schémas, ou les cantonner à des échanges strictement privés. On a encore le droit de ne pas apprécier certaines femmes, de s’engueuler avec elles, de les virer de sa vie, mais on admet qu’on est dans une démarche personnelle, et on ne prétend pas qu’en le faisant on manifeste une sororité envers notre bande ou qu’on fait un truc féministe.

La sororité est normalement une safe place, un espace sécure, une entité solide sur laquelle on peut s’appuyer, quelque chose qui ne fait jamais défaut, par principe. En aucun cas elle ne doit être une menace ou une arme entre les mains de groupes de femmes. Et si je conçois volontiers l’importance de se sentir moins vulnérable parce qu’on a constitué un groupe, encore faut-il ne pas confondre le groupe soudé autour d’un objectif d’empowerment avec la meute de copines si effrayées qu’elle est prête à déchiqueter toute femme qui aurait le malheur de ne pas lécher le cul de la femelle alpha du groupe.

Un indice pour distinguer les deux : quand une femme en arrive à envoyer à une autre un message du genre “Je suis d’accord avec toi mais je peux pas le dire publiquement, ça passerait pas auprès de Trucmuchette”, une chose est sûre, on est potentiellement dans tout un tas de trucs chelous mais certainement pas dans une démarche de sororité avec Trucmuchette. On est dans l’allégeance personnelle. Et l’allégeance personnelle fait le lit de la tyrannie affinitaire. Trucmuchette vous niquera toutes. Pas parce qu’elle est méchante, mais parce qu’elle n’a pas, à ce stade, d’autre outil d’émancipation. C’est con pour elle et c’est dommage pour toutes les autres. Et pourtant, le jour où Trucmuchette sera dans la merde, on la soutiendra : c’est ça la sororité.

L’enjeu qui sous-tend la démarche sororale n’est pas le souhait de se faire des copines ou la peur de perdre des copines (même si c’est génial d’avoir des copines), mais la nécessité de se sentir fortes ensemble, en étant prêtes à se soutenir les unes les autres, en acceptant qu’on peut tout à fait trouver nos alliées totalement insupportables à titre personnel. On ne nous demande pas de céder à un angélisme artificiel ou forcé, on n’est pas obligées de s’aimer toutes (certaines d’entre vous ne peuvent pas m’encadrer et croyez bien que c’est parfois réciproque), mais ça ne coûte pas tant que ça d’admettre le principe d’un soutien inconditionnel.

Dans tous les cas, sur le long terme ça nous coûtera beaucoup moins que de nous tirer dans les pattes. Nous tirer dans les pattes n’amènera aucune victoire féministe, et ne fera même pas gagner une femme entre toutes. Il ne s’agit pas de poser une injonction à l’unité (franchement, engueulons-nous si ça nous chante, qu’est-ce qu’on en a à foutre), mais de bien faire la différence entre les conflits d’émotion et l’instrumentalisation d’un outil d’empowerment féministe (la sororité) à des fins personnelles.

Parce que le seul gagnant dans tout ça, c’est encore et toujours le patriarcat, qui prospère et se frotte le ventre pendant qu’on se traite de salopes sous la bannière de la sororité. Il faut vraiment arrêter ces conneries. On est grandes maintenant.

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Réduire le nombre d’avortements, cette étrange obsession

 

En ces temps troublés où nos ministres feignent de découvrir l’existence de sites anti-ivg – sites dont l’existence leur a été signalée dès 2010, les yeux dans les yeux et carnet à la main, d’ailleurs je revois Najat Vallaud Belkacem comme si c’était hier, disant “Ah mais oui, il faut qu’on cesse de mettre les liens vers ces sites sur nos contenus”, sites dont les médias avaient en outre parlé dès 2011 -, bref en ces temps troublés de franche marrade et d’hypocrise récurrente, le nombre d’IVG en France reste un sujet très #OhMonDieuYenABeaucoupKanMême, puisque dans la plupart des articles, reportages, interviews, chroniques et contenus consacrés à l’avortement, on mentionne le nombre annuel d’IVG. Et on a toujours l’air d’en faire un sacré problème.

Le meilleur avortement, c’est celui qu’on a choisi

Qu’on tente d’avoir l’air optimiste en affirmant que le nombre d’IVG se stabilise “autour de 200 000 par an” ou qu’on démontre par A + B qu’au regard de la croissance démographique des 40 dernières années, de l’évolution des modes de vie et des choix d’avorter en cas de grossesse non désirée, on peut en fait considérer que le nombre d’IVG n’augmente pas, on n’échappe jamais à la mention de ce foutu nombre. Et en tâche de fond, comme une inquiétude sourde ou un rêve inaccessible, on sent bien que dans un monde idéal, fait de liberté (de disposer de son corps), d’égalité (salariale et sexuelle par exemple) et de fraternité (notamment avec des poneys mauves aux crinières en barbapapa), on parviendrait enfin à faire baisser le nombre d’IVG.

Car comprenez-vous Madame, le meilleur avortement c’est celui qu’on peut éviter, et c’est Nisand qui le disait. C’est dire si on n’a pas oublié d’être con, en France. Et puis l’avortement, ça reste quand même un échec de la contraception, et ça Madame, c’est une docteure qui le dit alors vous serez gentille de ravaler vos commentaires ironiques.

Et on peut dégainer tous les articles et reportages autour de l’avortement et de la contraception en France, tous courants de pensées confondus parmi les pro-IVG, on retrouve systématiquement les mêmes constats, tacites ou clairement formulés : avorter est le résultat d’un échec contraceptif, qui s’explique par (au choix ou cumulativement) : un manque d’information, le “tout-pilule”, les lacunes en matière d’éducation sexuelle en milieu scolaire, le refus de laisser les femmes choisir librement leur contraception, bref on a un tas d’explications à cette espèce de drame qui ne dit pas son nom, j’ai nommé la tragique constance du nombre d’avortements en France, “malgré” [insérer ici toutes les mesures mises en place pour faire baisser ce nombre].

Cette obsession à vouloir faire diminuer le nombre d’avortements me paraît étrange. Sans doute parce que dès le départ, le raisonnement qui amène à cette obsession me semble lui aussi étrange : en effet, je ne parviens pas à comprendre en quoi l’IVG est le résultat d’un échec contraceptif. Pour moi – mais je suis une personne un peu simple – le résultat de l’échec contraceptif, c’est la grossesse non désirée.

L’IVG, échec de rien du tout

L’IVG vue comme un échec de la contraception est certes un grand classique, mais dire que l’IVG est un échec de la contraception, c’est oublier un fait essentiel : quand la contraception échoue, la conséquence de cet échec, ce n’est pas l’IVG, mais la grossesse. Les mots sont importants, ils ont un sens. L’IVG n’est un échec de rien du tout. L’IVG est la solution à la grossesse non désirée, qui est elle-même un échec de contraception. La contraception, parfois, ça échoue. L’IVG, beaucoup plus rarement. Avorter n’est donc pas un échec mais bien une solution. Qu’il est légitime d’utiliser.

Si je continue à dérouler le raisonnement, l’expression “échec contraceptif” m’amène à la notion de prévention : il semble apparemment capital d’agir en vue de “prévenir” les IVG. Là encore, je suis perplexe : la prévention, ça consiste à empêcher qu’une chose négative ou nocive se produise. Cela sous-entendrait que l’IVG est quelque chose de mal, de négatif, de nocif, alors que c’est plutôt la grossesse non désirée qui est un événement négatif.

Concrètement, l’IVG est une solution, et on ne prévient pas les solutions : on les utilise. L’IVG n’est pas un problème, mais la solution à un problème.

Cela n’empêche en rien d’informer sur la contraception : utiliser l’IVG en tant que solution et informer sur la contraception pour éviter une grossesse non désirée ne sont pas incompatibles. Contraception et IVG constituent deux maillons complémentaires de la chaîne du contrôle de la fécondité. Si le contrôle de la fécondité était une notion réellement intégrée et admise – et pas seulement en surface comme actuellement – on n’utiliserait pas des termes comme « prévention » et « récidive ».

La banalisation c’est cool, mangez-en

Dans cette inquiétude liée au nombre constant d’IVG en France, il y a également la question récurrente de la banalisation de l’avortement.  Or, que signifie le mot « banal » ? « Banal » signifie « ordinaire », « commun », « courant » : concrètement, l’avortement est déjà un acte banal. C’est également, selon les termes employés par le Docteur Sophie Gaudu lors du congrès de l’ANCIC en 2013 « un des actes gynécologiques les plus fréquents et les plus sûrs ». Elle ajoutait également qu’une femme sur trois a recours à une IVG dans sa vie. Les véritables questions sont : pourquoi refusons-nous d’admettre cette banalité ? En quoi cette banalité nous semble-t-elle dangereuse ? Et pourquoi souhaitons-nous lui donner un caractère infamant, insultant, délictuel, dramatique ?

La connotation négative du mot « banalisation » dans le cadre de l’IVG nous dit en fait beaucoup de choses de nos réticences, conscientes ou inconscientes, à considérer l’avortement comme un droit qu’aucune dramatisation obligatoire ne devrait venir normer.

Admettre que l’avortement est banal, c’est admettre que le fait d’interrompre une grossesse peut ne pas être grave pour une femme et en tout cas moins grave que de la mener à terme, et qu’elle peut choisir d’avorter sans avoir le sentiment de commettre un acte grave. Pour certaines personnes, c’est dur à concevoir : la banalisation de l’avortement leur apparaît comme une forme d’inconséquence, d’engrenage dangereux, sous-tendu par le fait qu’avorter doit obligatoirement constituer une décision et un acte de poids (moral, psychologique, émotionnel…), et que cette décision et cet acte n’ont pas à être faciles. On n’aime pas trop trop que les choses soient faciles pour les femmes, dans notre beau pays si tolérant et si ouvert.

Cette crainte de la banalisation n’est d’ailleurs pas un argument d’anti-IVG : on la retrouve souvent chez des militant.e.s ouvertement pro-IVG, qui peinent à décorréler la légitimité de l’avortement d’une obligatoire intensité symbolique.

Le déguisement de l’IVG en acte lourd

Et c’est là que j’en arrive au problème que constitue la surmédicalisation de l’avortement et la confiscation de compétence abortive, compétence qui est passée des mains des femmes à celles du corps médical au moment de la dépénalisation en 1975. On aime beaucoup présenter l’IVG comme un acte médical ou chirurgical assez lourd et coûteux pour notre système de santé publique, selon la méthode utilisée -IVG par aspiration ou IVG médicamenteuse – qui mobilise, dans le cas de l’IVG par aspiration, un plateau technique, des professionnel.le.s de santé (IBODE, anesthésiste, médecin…).

C’est oublier un peu vite qu’avant la loi Veil, l’avortement était une compétence aux mains des femmes (avec l’aide de médecins parfois) et que le MLAC a défendu de toutes ses forces le droit des femmes à conserver cette compétence. Aujourd’hui encore, la méthode Karman n’est pas une licorne : elle existe et elle fonctionne. La confiscation de la compétence abortive n’est donc pas anodine : la légalisation de l’avortement était inévitable ? Dans ce cas, elle devait devenir un outil politique supplémentaire de contrôle sur le corps des femmes. Comme la contraception.

La clandestinité des avortements avant 1975 était certes la cause de décès. Et dans d’autres pays où l’avortement est illégal, c’est toujours le cas ; c’est d’ailleurs un argument phare des campagnes actuelles en faveur de l’accès légal à un avortement sûr, et donc obligatoirement médical, car pour les pouvoirs publics il n’existe pas d’avortement légal qui ne soit pas médical.

Mais regarder la pratique abortive par cette lucarne de la clandestinité meurtrière constitue une approche pour le moins parcellaire, et qui ne me paraît pas être le meilleur service à rendre aux femmes, du moins en France.

Il semble en effet y avoir un impensé social très fort autour de l’idée que l’avortement pourrait ne pas être médicalisé et ne dépendre que des personnes concernées par les grossesses non désirées ; la légalisation n’est actuellement conçue que dans le cadre d’une compétence abortive relevant exclusivement  des professionnel.le.s de santé. C’est présenté comme une évidence,  la seule à même de garantir la sécurité des interruptions volontaires de grossesse. Alors qu’on pourrait tout à fait mettre en place une pratique sûre et légale de l’avortement sans déposséder les femmes de leurs compétences… Ce qui supposerait certes, maintenant qu’elles ont perdu cette compétence depuis de longues années, de leur réapprendre (légalement) comment s’avorter les unes les autres. Et de leur fournir un accès au matériel nécessaire. Mais l’état actuel de la société et des luttes féministes ne permet pas encore d’envisager un tel accomplissement en terme de droit à disposer de son propre corps. Nous en sommes donc réduites à mendier le droit d’interrompre nos grossesses non désirées auprès des professionnel.le.s de santé.

Pas encore assez d’avortements

Au final, le souhait affiché par les pouvoirs publics de voir le nombre d’avortements baisser n’est que le résultat de sa médicalisation forcenée, du refus d’accepter la banalité factuelle de cet acte, et de l’envisager autrement que comme un échec. En légalisant l’avortement on l’a rendu techniquement compliqué, coûteux et, au fil des années et des fermetures successives des centres de planification, de la place grandissante et volontairement accordée aux mouvements anti-IVG, des reculs progressifs des droits des femmes, on a continué à le présenter comme un drame à éviter.

Dans les faits, il est plutôt à souhaiter que le nombre d’avortement augmente : 90% des femmes ont aujourd’hui accès à la contraception contre 60% à la fin des années 70. À l’époque, 60% des grossesses étaient accidentelles… Et la plupart étaient menées à terme. Aujourd’hui, 35% des grossesses sont accidentelles, et les femmes sont nombreuses à interrompre ces grossesses non désirées. Quant à l’échec contraceptif, plutôt que de pointer du doigt la vigilance des femmes en les culpabilisant à grands coups d’injonctions sur leur obligation à ne jamais faillir, il serait bon de le considérer comme un événement normal, et lui aussi banal. Rien n’est infaillible, et alors ? Quand on permettra aux femmes de choisir vraiment leur contraception, et quand on arrêtera de présenter l’avortement comme un drame, comme un raz-de-marée médical et chirurgical et comme la sanction d’un échec ou comme un échec en soi, on pourra peut-être se détendre un peu.

À chaque fois que je vois les chiffres annuels des IVG en France, je me réjouis mais pas encore assez : je serai parfaitement comblée le jour où je verrai ce chiffre augmenter. Car dans cette  bienfaisante augmentation du nombre d’avortements, je ne verrai pas un échec mais une vraie bonne nouvelle : je pourrai me dire qu’au-delà des oublis de pilule, des capotes qui ont glissé, des DIU défaillants, des implants capricieux ou de l’absence même de contraception et des étourderies (et tout cela est normal, c’est la vie), il y aura aussi des adolescentes qui sont aujourd’hui coincées et qui ce jour-là auront pu avoir accès à un planning familial, des femmes qui aujourd’hui n’ont pas osé se faire avorter mais qui ce jour-là n’auront pas été bernées par les fachos des sites anti-ivg, ou qui n’auront pas été culpabilisées par leur mère/potes/copain/mari/père/médecin, et puis les femmes qui aujourd’hui ont honte de tout un tas de choses dont la société leur a dit qu’il fallait avoir honte, et qui ce jour-là n’auront pas eu honte.

J’espère donc que non seulement nous pourrons bientôt toutes recevoir l’éducation sexuelle à laquelle nous avons droit et que nous pourrons choisir librement notre contraception, mais aussi que nous serons libres d’avorter. Et je suis certaine d’une chose : si toutes les femmes qui souhaitent avorter pouvaient réellement le faire, ce foutu nombre annuel des IVG en France augmenterait. Et ce serait une excellente nouvelle.

 

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(Cesser de) militer en terrain virtuel glissant

Il y a les années qui passent et qui modifient la façon dont on envisage les choses. Il y a l’entourage qui change, les contextes qui évoluent. Il y a aussi les priorités et les contraintes qui influent sur ce qu’on feint encore de considérer comme des choix alors que la plupart du temps, ce qu’on s’obstine à nommer “mes choix” ne sont que des pis-aller.

Vieille et nostalgique

Je suis née en 1974 alors évidemment, le féminisme dont on m’a parlé dans mon enfance et mon adolescence était plutôt essentialiste. J’en suis revenue, à partir du moment où j’ai été en mesure d’y réfléchir sans être entravée par la peur d’être rejetée. Mais j’ai proféré plus souvent qu’à mon tour des énormités du style “Oui enfin une femme ça doit rester une femme” et j’assortissais mes phrases d’affirmations enthousiastes en rapport avec les cheveux, le maquillage et les fringues. Qu’on me parle d’égalité salariale et j’étais à fond sur l’idée d’appliquer réellement les lois déjà votées. Qu’on me parle d’avortement et je brandissais sans hésiter le droit à disposer de mon corps. Mais au-delà de ça, j’étais assez timorée. Je n’éprouve pas le besoin de me justifier : je disais ce qu’on m’avait éduquée à dire et j’avais trop peur de dépasser les limites d’un féminisme qui, dans mon environnement socio-culturel et familial de l’époque, aurait alors fait de moi une paria.

Mais les années passent et les choses changent ; on évolue et on amende ses prises de position tandis qu’en parallèle, on en durcit d’autres.

Et surtout, on multiplie les terrains de luttes ; c’est une richesse indéniable. En tant que femme d’âge moyen, j’ai connu l’internet “du début”, dans les années 2000. Je ne dois pas être la seule à avoir les oreilles qui sifflent à l’évocation de la connexion 56K qui monopolisait la ligne téléphonique (ma grand-mère se plaignait tellement de trouver la ligne occupée quand elle essayait de me joindre qu’elle a proposé de me payer l’ouverture d’une seconde ligne pour pouvoir m’appeler en toute tranquillité, ce que j’ai refusé bien sûr) et les yeux qui saignent au souvenir de l’écran affichant l’un après l’autre les petits pantins jaunes qui illustraient la progression laborieuse de la connexion. J’avais le forfait “50 heures par mois”, c’était la grande vie.

J’ai donc connu, dans cet internet-là, les forums à leur grande époque, puis les blogs. Entre 2002 et 2005, j’ai plongé la tête la première dans ces univers faits de discussions, de débats et d’échanges amusants, distrayants, sérieux, très prenants, passionnants. Puis les années 2007, 2008 et 2009 ont fait d’internet mon “lieu de travail” autant que mon “outil de travail”, mais aussi un outil et un terrain de lutte.

2010 et 2011 ont constitué une période dense, d’intensification des actions et de maîtrise accrue des différents moyens et process. 2012 et 2013 ont marqué l’adoption d’un rythme tout aussi intense mais contrôlé.

Et depuis 2014, je suis officiellement une vieille conne puisque la nostalgie, la lassitude et la frustration constituent les émotions principales qui m’animent quand j’approche internet. Internet est toujours mon lieu de travail et je fais avec parce que c’est comme ça, point barre. Ça ne me met plus des étincelles dans les yeux mais le boulot c’est le boulot.

Internet, outil de lutte dévoyé

En tant qu’outil de lutte en revanche, internet me fait à présent froid dans le dos : c’est en effet devenu un terrain miné, glissant, dégueulasse et abritant le pire mais de moins en moins le meilleur. Plus effrayant encore : il n’est plus possible de se rassurer en feignant de croire que “sur internet ce n’est pas la vraie vie”. Internet est une passoire dont les trous constituent une passerelle très concrète entre monde virtuel et monde réel. Non seulement les agressions en ligne peuvent être vraiment traumatisantes pour certaines d’entre nous, mais elles peuvent également s’incarner sans ambiguité dans notre vie quotidienne.

La première fois qu’on m’a envoyé un mail avec mon adresse et toutes mes coordonnées en m’annonçant qu’on allait me buter et défigurer mes gosses parce que j’avais dénoncé publiquement un site anti-ivg, j’ai du courir jusqu’aux chiottes, prise de nausée. Dans les années qui ont suivi, je me suis habituée mais jamais résignée : ça me choque toujours autant et la dernière charge contre moi a été d’une violence dévastatrice. Et cela n’a rien de commun avec les affrontements pourtant gratinés qui déchaînaient les passions sur les forums des années 2000.

Bourbier féministe et violence décomplexée

En ce qui concerne la lutte féministe, internet est devenu un bourbier. Entre le harcèlement qui s’intensifie de façon affolante sur des plateformes dont le business model consiste à tenter d’encaisser un max de recettes publicitaires en essayant de générer le plus gros trafic possible et en monétisant nos données personnelles, ce qui implique d’offrir un espace d’expression sans limites aux nazis, aux fachos, aux harceleurs et aux violeurs de tous poils, et les milieux militants qui abritent eux-mêmes leurs quotas d’agresseurs et de violeurs, soutenus par leurs potes proféministes et par certaines femmes elles-mêmes, ça craint de plus en plus.

Mention spéciale pour le féminisme sur Twitter qui depuis un an (et plus particulièrement ces derniers mois) semble sur le point d’imploser : des menaces de viol et de mort sont quotidiennement adressées à un grand nombre de militantes, ce qui aiguise le besoin compréhensible de repli des microcosmes de féministes en groupes soudés. Ce nécessaire repli entraîne en toute logique des affrontements sur le terrain du débat d’idées face à d’autres groupes soudés, ces groupes devenant eux-mêmes des cocottes-minute sous pression et se mettant sur la gueule entre eux. Et ce n’est pas surprenant, dans cette atmosphère de huis clos virtuel, pas forcément intentionnel au départ et probablement utile à l’empowerment des groupes féministes, mais qui empêche actuellement toute respiration émotionnelle extérieure, toute prise d’air apaisante.

Arrache-toi de là t’es pas de ma bande

Il y a aussi le problème non négligeable soulevé par la dépolitisation des regroupements féministes au profit de rapprochements amicaux basés sur l’affection, au détriment de toute réflexion de fond : c’est ainsi qu’on voit des féministes passer des heures, voire des journées à se mettre sur la gueule, ce qui établit déjà clairement un privilège d’emploi du temps (passer sa journée sur Twitter ne suppose pas obligatoirement d’être oisive mais suppose en revanche une certaine liberté ou tout au moins le droit et la possibilité d’être connectée en journée, ce qui n’est pas anodin).

Ces conflits se déroulent assez régulièrement à 30 contre une et relèvent plus souvent d’une opposition affinitaire que d’un réel débat d’idées, ou alors ils se déroulent en camps égaux mais semblent relever d’un sentiment d’appartenance à un clan, rarement d’une adhésion idéologique. On voit aussi des féministes prendre la défense d’agresseurs ou de masculinistes parce que ce sont leurs potes et parce qu’ils “travaillent dessus”, puis se déchirer entre elles. Pendant ce temps, les mecs se frottent les mains : tant que les meufs sont occupées à se mettre sur la gueule, le patriarcat est peinard.

Tout cela se déroule presque toujours dans un contexte de jargonnage oublieux de sa propre spécificité, mêlant un maniement très fin de l’outil et l’utilisation de termes incompréhensibles à toute profane. On en arrive à des situations surréalistes. À ce contexte étouffant, ajoutons les conflits incessants entre courants féministes – le combat entre les vieilles matérialistes et l’avant-garde féministe fait notamment rage depuis des mois -, et les call out (dénonciation nominative) de plus en plus fréquents d’agresseurs, qui donnent lieu à des menaces faites aux victimes de viol par les supporters de ces mêmes agresseurs.

Centralisation, monétisation, captation de nos idées

Le temps passé à démêler tout ce merdier rend quasiment inopérante toute action féministe, en dehors des grosses opérations à hashtag qui donnent une visibilité médiatique concrète – bien que très opportuniste – à des sujets primordiaux, le féminisme étant un concept bankable quand l’actu est assez creuse et que les sites d’infos sont en mal de clics. Mais pour le reste, c’est vraiment rude. Quel temps pourrait-il bien rester à la lutte de fond quand on doit d’abord se dépêtrer des conflits internes et des menaces masculinistes ? C’est devenu compliqué.

Internet est peut-être encore un terrain de lutte militante utile, mais les réseaux sociaux et Twitter en particulier n’en font plus partie pour le moment : c’est un terrain grillé, contre-productif, insupportable de violence masculine et d’implosion intra-féministe.

Le problème de ces plateformes devenues implosives est bien sûr corrélé à la centralisation progressive d’internet. Et les faits sont là : la décentralisation initiale qui constituait l’esprit fondateur de l’outil n’est plus qu’un lointain souvenir et nous sommes devenues les otages de plateformes qui tentent de nous faire croire qu’elles “sont” internet et qu’hors de leur giron nous ne pouvons ni communiquer entre nous, ni diffuser nos idées de façon large, ni agir de quelque façon que ce soit. Ce qui est faux évidemment. C’est même l’inverse car la centralisation nous enferme en un lieu de rendez-vous obligatoire, la captation de nos productions représentant une manne financière énorme.

Une plateforme “sociale” n’est pas une ouverture au monde mais une limite quasiment physique à la diffusion des idées et des contenus, puisque pour rendre l’échange possible notre public doit venir sur cette même plateforme (et cette obligation de circonscrire échanges et contenus sur une plateforme constitue le fondement même de son business model). A contrario, plus nous décentralisons, plus nous essaimons, de façon concrète.

Débranche tout (comme France Gall)

Au final, cette fatigue militante virtuelle, faite d’un cumul de violences subies, de menaces encaissées, de conflits internes, de dégoût devant la monétisation de nos luttes et de pertes successives, a fini par s’additionner sans compensation à des lassitudes liées aux autres terrains luttes, ceux de “la vraie vie”. J’ai hélas saisi qu’internet EST aussi la vraie vie mais qu’encaisser des seaux de merde dans deux vies connexes, ça finit par faire un peu beaucoup.

Entre deux maux j’ai choisi le moindre : déconnecter momentanément des plateformes oppressantes (oui, j’ai bien dit “oppressantes” et pas “oppressives”) était possible, je l’ai donc fait. Il n’y a pas eu de miracle, aucune révélation ne m’est apparue soudainement mais j’ai progressivement retrouvé la notion du temps nécessaire à la réflexion et éventuellement à l’action. J’ai regardé par dessus mon épaule et je me suis rendu compte que certaines choses que j’ai écrites entre 2010 et 2015, et diffusées avec détermination, en me donnant la possibilité de gérer les retombées, n’auraient pu être publiées et diffusées en 2016 dans l’actuel climat virtuel.

J’imagine paisiblement tous ces trucs auxquels je n’ai pas réagi à chaud, tous ces affrontements que j’ai tenus loin de moi, toute cette énergie que je n’ai pas consacrée à prendre un coup de sang à chaque nouvelle déclaration, à chaque nouvel échange survolté, et je n’éprouve pas de regret. Tout ce que je ressens, c’est la paix bienfaisante du calme retrouvé. Je ne sais même pas ce qui me pesait le plus : les menaces des hommes où le sentiment de danger relationnel lié aux cercles féministes virtuels.

Alors je me dis que pour l’instant, les terrains de lutte les plus adéquats sont l’endroit où je vis, car les actions à mener continuent d’y être utiles et efficaces, et mes propres sites, que je vais continuer à alimenter. J’utiliserai les réseaux sociaux autrement, avec moins d’implication. Après tout, internet ne se résume pas à ces quelques plateformes commerciales, qui sont pour moi l’équivalent de toutes ces soirées que je ne fréquente pas, alors qu’il paraît que tout s’y passe.

Edit du 16/08/2016 : apparemment je ne suis pas la seule. Autre vécu, autre génération, parcours différent mais le ras-le-bol est partagé.

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“Et toi, en quoi le féminisme t’a-t-il rendue plus heureuse ?”

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Avais-je déjà pris le temps de me poser cette question avant de la voir passer sur Twitter ? Je ne crois pas.

J’ai grandi dans les années 80. Mon adolescence a été ponctuée de grandes extases vestimentaires et musicales mais j’avoue avoir atteint le paroxysme du bonheur en dansant comme une possédée sur “Another brick” de Fake, avant d’enchaîner des slows moites au son de “Hunting high and low” passé en boucle, dans l’espoir fou que Fabrice W, le mec le plus sexy et gentil du collège, finisse par m’embrasser avec la langue sous la double rampe de spots multicolores et la boule à facettes du garage d’Yvan, le copain aux parents parfaits (car ils l’autorisaient à organiser des boums chez lui tous les samedis soir).

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=fEJDzuU6Jts]

À cette époque bénie, certaines mères de mes copines “avaient été” féministes, le choix du passé pour conjuguer leur engagement établissant sans ambiguïté que la lutte pour les droits des femmes était un simple souvenir de guerre.

Les seuls récits féministes auxquels j’avais accès étaient ceux des actions du MLF et ma vision du mouvement se résumait alors à un festival de soutien-gorges en feu brandis par des meufs énervées dans des rues prises d’assaut. J’avais donc intégré que grâce à ces incendies je disposais du droit à me faire baiser sous pilule, ainsi qu’à avorter dans la honte si jamais j’étais un jour assez conne pour oublier un comprimé mais trop chaude du cul pour m’être retenue de forniquer. Ma connaissance du féminisme s’arrêtait là et j’étais pleine de gratitude pour ces valeureuses pyromanes de soutifs.

Et puis j’ai grandi, j’ai pris la pilule, j’ai baisé, je me suis mariée, j’ai eu des enfants et j’ai survécu à tous ces bonheurs.

Je suis devenue féministe. Je n’avais pas très envie. Côté loisirs, moi mon truc c’est de glander sur une balancelle avec un chat dans les bras, ou à la rigueur d’aller à la piscine, dans les jours de grande motivation.

Hélas, le féminisme n’a pas été un loisir en option. Ça a plutôt été un abcès purulent qui s’est peu à peu infecté et a pourri ma parfaite petite vie.

Je vivais dans le calme avec les yeux mi-clos. Juste assez ouverts pour pouvoir mettre un pied devant l’autre, mais toujours assez fermés pour m’empêcher de voir les choses telles qu’elles étaient vraiment. Je vivais frustrée par tout un tas de choses, mais c’est à moi que je reprochais de ne pas savoir me satisfaire du rôle qui était le mien.

Je n’ai commencé à regarder droit devant moi qu’en trébuchant sur des obstacles. J’ai découvert l’existence des limites qu’on me posait au moment où je tentais innocemment de les franchir. Je n’avais même jamais testé la longueur de ma laisse avant de tirer dessus et c’est en essayant de l’ôter que dans la foulée j’ai pris conscience du collier sur mon cou, qui entravait chaque tentative de mouvement hors de mon périmètre de sécurité.

J’ai trouvé ça vraiment nul, et j’ai ressenti un besoin viscéral de m’affranchir. À partir de là, j’ai commencé à défaire mes liens dans l’espoir de faire des choix et ça n’a jamais été une partie de plaisir mais c’était ça ou m’étioler sur pied. Je me suis rendu compte que je n’étais pas seule. J’ai politisé mes actions. J’ai ordonné ma pensée. J’ai compris qu’une femme n’était pas limitée à avoir des rêves et qu’elle pouvait avoir des objectifs. J’ai trouvé des voies d’épanouissement insoupçonnées, j’ai compris le sens des luttes collectives. J’ai cheminé du mieux que j’ai pu. Je suis devenue moi-même.

Mais quand je me demande en quoi le féminisme m’a rendue plus heureuse, la réponse est évidente : en rien. Jamais. Nulle part. Avec personne.

Le féminisme aurait pu me rendre heureuse dans un monde égalitaire. Mais dans ce merdique univers patriarcal, le féminisme est juste une putain de croix pleine de barbelés que je charrie à mains nues à chaque minute de ma putain de vie.

Oh oui bien sûr, le féminisme m’a libérée, émancipée, extasiée, rendue à moi-même. Il m’a permis de franchir des limites et d’effectuer en conscience des choix dont je n’aurais jamais osé rêver. Mais rendue heureuse ? Pas une seule seconde dans ce monde-là.

Être féministe a compliqué ma vie professionnelle, m’a fait passer pour une salope, m’a coupée de certains amis, m’a transformée en trouble-fête et m’a coûté un tas de trucs.

Aussi, avant d’être féministe et de me croire l’égale des hommes, je leur étais soumise mais leur bienveillance à mon égard m’aidait à le supporter.

Aujourd’hui je suis leur égale et ils me le font payer très cher. Pas toujours par malveillance, simplement par réflexe : il faut les comprendre, ce n’est pas simple à gérer pour eux, cette meuf sans vergogne qui ne baise plus sans en avoir envie, qui ne se tait plus pour les épargner, qui gueule aussi fort, qui escalade aussi bien, qui veut la même somme de fric pour la même quantité de boulot, qui ne se laisse pas couper la parole, qui ne tolère plus la silenciation, mais qui refuse d’enchaîner en double journée en rentrant du travail. Et là je parle bien de tous les hommes, y compris ceux qui ne vivent pas avec moi, qui ne me baisent pas et ne bossent pas avec moi.

C’est ça qui est magique : les mecs qui constatent ton féminisme, même en dehors de toute collaboration professionnelle ou de relation personnelle, te feront payer au nom de tous ce que tu refuses à quelques uns. Il ne faudrait pas que l’émancipation des meufs fasse vaciller leur confort personnel et collectif. Le principe de précaution est de mise.

Et puis surtout, avant d’être féministe j’aimais les hommes et c’était un repère solide, ça contribuait à me définir et à baliser mon chemin, mais ça aussi je l’ai perdu en route.

Si je suis féministe malgré tout, c’est parce qu’un de ces quatre, dans un monde où le patriarcat aura été aboli, être féministe ne sera plus une nécessité et ne coûtera plus rien aux femmes.

Alors non, le féminisme ne m’a pas rendue heureuse mais je n’ai pas le choix et je ne ferais marche arrière pour rien au monde. Je suis féministe parce qu’il le faut et aujourd’hui c’est ça qui contribue largement à me définir. Dans mon esprit et dans mes tripes, ce n’est ni bien ni mal : c’est un fait. Je n’y trouve aucune gratification, aucun plaisir et je ne suis pas plus aimée, bien au contraire. Ce n’est pas non plus un sacrifice ou un don de moi-même, je fais les choses en adéquation avec une lutte, une identité, un chemin à parcourir et tout ça coule de source.

Tout ce que je peux dire, c’est que chaque entrave renforce mon besoin de liberté, consolide la lutte individuelle et collective, et que chaque pas en avant ajoute à la cohérence de ma vie.

Je n’ai finalement qu’un seul regret dans ma vie de féministe : malgré des heures de slows et beaucoup de fard à paupières irisé, Fabrice  W. ne m’a jamais embrassée.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=mPAzwUhXnzs]

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Vouloir que les hommes comprennent, cette entrave à nos luttes

 

L’affaire Baupin fait émerger, comme à chaque révélation publique de faits d’agressions sexuelles, de viol et/ou de harcèlement sexuel, des paroles de femmes. Elles réagissent à l’affaire elle-même et parfois trouvent le courage de témoigner à leur tour d’agressions sexuelles, de viols et/ou de harcèlement dont elles ont été victimes.

Au-delà de ces paroles, elles mènent des réflexions très intéressantes autour du comportement des hommes, à la fois dans la sphère privée et publique, dans un cadre intime ou publiquement engagé, tous ces aspects étant parfois étroitement imbriqués.

Nous avons toutes des cheminements personnels et politiques différents, et nous avons chacune notre propre façon d’être féministe, en fonction de nos objectifs, de nos contraintes et de nos possibilités. Nos paroles, nos actes, nos initiatives, nos renoncements, nos tentatives et nos silences sont le résultat d’un nombre incalculable de choix et de non-choix, qui dépendent toujours plus ou moins du prix à payer.

On peut cependant dégager une louable constante dans ces cheminements féministes, y compris quand (comme moi par exemple) on a renoncé à toute tentative de pédagogie pour privilégier le but final : cette constante, c’est l’envie, le besoin, la nécessité ressentie d’obtenir des hommes qu’ils comprennent.

Nous voulons lutter contre le viol, les agressions sexuelles et le harcèlement : notre objectif est donc que les hommes changent de comportement et cessent d’agresser, de violer, de harceler.

Mais nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, convaincues de la nécessité absolue que les hommes comprennent. Comprennent pourquoi, comprennent comment, comprennent nos luttes, comprennent notre but, comprennent notre souffrance, comprennent l’importance de, comprennent la gravité de, comprennent pourquoi nous devons, comprennent pourquoi ils font, comprennent pourquoi ils disent, comprennent comment ils pensent.

Nous consacrons de l’énergie et du temps à ce qu’ils comprennent. Et nous nous sentons obligées de nous justifier auprès d’eux, pour les rassurer sur le fait qu’on les aime.

Ça ne fonctionne pas. Ou alors à titre individuel, de façon ponctuelle. Jamais pour longtemps. La pédagogie a ses limites.

Nous sommes conditionnées à être approuvées, validées par les hommes et le fait est que nous avons du mal à agir “contre” eux en tant que groupe social sans qu’ils nous aient implicitement autorisées à le faire.

En parallèle, nous sommes souvent persuadées que nous obtiendrons de meilleurs résultats, plus sains, plus profondément efficaces, si nous faisons preuve de bienveillance et de patience, si nous engageons et maintenons un dialogue constructif, pour que les choses avancent.

Un peu comme avec les enfants et les chiens (l’analogie a l’air horrible balancée comme ça mais respirez à fond, je vais dérouler mon raisonnement et ce n’est pas si épouvantable que ça) ; en effet, actuellement il ne nous viendrait plus à l’idée d’éduquer un enfant en obtenant des choses de lui par la contrainte, la violence ou la peur. Nous pratiquons une éducation bienveillante, dite “éducation positive”. De même avec un chien : bien sûr qu’on peut obtenir que le chien obéisse en lui collant une trempe, mais c’est horrible. Nous, ce que nous voulons, c’est que notre chien soit épanoui et retienne au mieux quelques comportements positifs simples, le plus souvent destinés à assurer sa propre sécurité, comme par exemple le fait de ne pas sauter comme un foufou à l’extérieur de la voiture quand on ouvre la portière, car cela peut être dangereux pour lui.

Alors pourquoi n’accorderait-on pas aux hommes les mêmes égards, la même bienveillance, la même pédagogie positive ? Pourquoi ne pas considérer que l’homme, s’il est certes un ennemi politique en tant que groupe, n’en est pas moins un possible allié parfaitement apte à saisir en quoi, pourquoi et comment ses paroles harceleuses, ses regards lourds, sa main sur le cul de ses petites camarades ou son insistance à obtenir d’une femme qu’elle admette qu’elle en a quand même envie et qu’elle la mette entre ses cuisses ou dans sa bouche, cette amicale et turgescente bite, constitue quand même un problème de taille (comme sa bite, voilà, vous l’avez).

Pourquoi ne ferait-on pas preuve de pédagogie, hein ? Pourquoi abandonnerions-nous l’idée qu’ils peuvent et devraient comprendre pour que les choses avancent ? Pourquoi ce n’est pas pareil qu’avec les enfants et les chiens ?

Ce n’est pas pareil parce que quand on parle d’éduquer un enfant ou un chien, on parle de bienveillance à l’égard d’un groupe socialement dominé. Quand on parle de pédagogie à l’égard des hommes, on parle de bienveillance à l’égard d’un groupe dominant.

Et notre problème, à nous femmes (groupe dominé) face aux hommes (groupe dominant), c’est que nous sommes habituées à avoir les jambes sciées quand ils ne nous valident pas. De la même façon que l’enfant va éprouver un terrible et paralysant chagrin quand ses parents font preuve de violence éducative, et endurer ensuite les conséquences des traumatismes générés par cette violence. Idem pour le chien.

La première question est à présent de déterminer dans quelle mesure notre féroce besoin que les hommes comprennent est une demande de validation de nos luttes, un feu vert tacite que nous leur mendions.

La deuxième question est de savoir ce que nous accordons à considérer comme prioritaire : nous ou eux ? Nous enfin à l’abri de leurs comportements violents ? Ou eux en train de comprendre des trucs qui ne nous garantiront jamais d’être à l’abri de leurs comportements violents ?

La troisième question, qui découle des deux précédentes, est de savoir comment trouver le déclic qui fait qu’un jour, être comprises et validées par les hommes n’a plus d’importance parce qu’enfin nous nous sentons symboliquement autorisées à nous faire passer d’abord : notre sécurité d’abord, nos intérêts d’abord, notre temps d’abord. Qu’ils comprennent ou pas ? On s’en fout : on a pu tester sur pièces que leur compréhension des choses ne nous met pas en sécurité et ne modifie pas leurs comportements.

Ce qu’on a pigé en revanche, c’est que le temps passé à leur expliquer pour qu’ils comprennent, c’est du temps qui n’est pas passé à lutter pour notre bien, et qu’en définitive ce temps qu’ils nous prennent, qu’on leur a donné, c’est du temps perdu pour le féminisme, contrairement à l’idée officielle séduisante qu’on nous vend et qui consiste à prétendre que le féminisme a besoin des hommes. Alors que le féminisme a simplement besoin des femmes. Dire que le féminisme a besoin des hommes, c’est comme dire qu’un cycliste a besoin de freiner à mort et d’avoir les chevilles ligotées pour avancer : ça n’a pas de sens.

Ce jour-là, le jour où on se fiche qu’ils comprennent parce qu’on réalise que ce n’est pas ça qui fera changer les choses, il met souvent des années à arriver. Mais quand il arrive, on est à même de consacrer le temps qu’on passait auparavant à expliquer aux hommes le pourquoi, le comment et l’intérêt de ne pas harceler, violer et agresser, à mettre en place les moyens de les empêcher matériellement de le faire.

Quand ce jour arrive enfin, on est en mesure d’assumer sans aucun stress de voir dans le regard d’un homme la totale incompréhension devant notre détermination à agir en l’écartant simplement de notre chemin, nos précieuses minutes de militantisme dans nos journées chargées étant bien plus productives quand on les consacre aux femmes qu’aux hommes.

“Nous d’abord”, c’est une expression vite écrite, vite démontrée quand on y pense, mais on peut mettre une vie entière à l’incarner vraiment. Parce que faire le deuil de la compréhension et de la validation masculine, fût-elle oppressive et limitante dans nos choix et nos actes, c’est accepter de faire le deuil des seuls repères qu’on nous ait appris à reconnaître venant d’eux, en tant que femmes.

S’affranchir d’une violence symbolique et concrète, c’est s’affranchir tout court et remplacer un élément connu par du vide, qu’on peut ne pas savoir tout de suite comment combler. C’est très dur.

Mais une fois que c’est fait, ça laisse plein de temps pour nous. Nous d’abord, donc.

 

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Les hommes qu’on aime, leur “féminisme”, notre défaite

Même quand on est une vilaine féministe, il arrive qu’on aime des hommes. Pour de vrai. Dans le cadre d’une réflexion globale sur le fait d’aimer ou pas les hommes en tant que féministe, j’avais d’ailleurs écrit il y a quelque temps que si pour certaines, quand on aime on ne compte pas, dans mon cas quand j’aime, je ne lutte pas.

C’était vrai et ça l’est plus que jamais, mais je croyais avoir trouvé une façon tenable de fonctionner. Je me trompais.

Je n’ai pas de souci à établir une distinction entre l’acception politique du mot “homme” dans un cadre de féminisme militant, et sa dimension personnelle. Et je ne sais pas si je suis seule dans ce cas-là, mais j’ai autour de moi des hommes que j’apprécie. Pour eux, et parce que sous mes piquants de féministe-hérisson se cache un cœur de guimauve (avec du caramel et des petits éclats de noisettes), je renonce à pas mal de choses. Je m’impose des silences. Je m’oblige à la tolérance. Et parfois même, face à un homme que j’apprécie et qui est déjà sensibilisé au féminisme (“conscientisé” comme on dit), j’accepte de débattre, d’échanger, je participe à des discussions autour de notions politiques et militantes.

hérisson

C’est un régime d’exception, dirais-je. Alors que je ne pratique plus aucune pédagogie depuis deux ans environ, pour un homme que j’apprécie il m’arrive encore de le faire avec plaisir. Ce n’est pas une corvée, c’est partie intégrante de la relation : on discute, on échange. Et si ça n’a pas été facile de concilier amitiés masculines et féminisme, après avoir mis mon féminisme de côté pendant un temps pour éviter les tensions, j’ai fini par trouver – me semblait-il – une voie médiane.

De fait, et je pense que je ne suis pas seule à faire ce constat, un homme “militant” qu’on apprécie dispose d’une marge de manœuvre assez confortable, en termes de propos merdiques. On le kiffe, alors bon. Si on le kiffe, c’est que… Enfin je veux dire, lui c’est pas pareil. Oui d’accord, si n’importe quel autre mec militant/engagé/conscientisé disait la moitié de ce qu’il lâche en toute décontraction, on aurait envie de lui péter la mâchoire. Mais lui, non, en fait. Parce que tu comprends, le contexte de… Ouais bon, c’est pas pareil, c’est tout, quoi keskya.

Le mec qu’on aime bien, il est inadmissible, violent, écrasant de gratuité et d’injustice. Le cumul amitié-camarade est casse-gueule mais je refusais de l’envisager comme une machine à bullshit, en dépit d’indices récurrents qui auraient du me sortir de mon coma mental.

Et puis un jour, le mec qu’on aime bien (engagé, conscientisé, rappelons-le) dit quelque chose et on commence à discuter, à débattre. Rien de bien nouveau. Sauf que cette fois, au fil de l’échange on se met à questionner vraiment son propos. Et là, ça commence à piquer.

Imaginons que le sujet de la discussion soit la notion de privilège. On va la jouer courte : ce terme recouvre un certain nombre de choses en milieu militant. Et quand on fait partie d’une classe opprimée, le mot “privilège” a une signification qu’on n’a plus le luxe de tordre à loisir pour suivre le sens du vent, ou le raisonnement théorique tel qu’il vient et nous emporte, sous la brise légère de ce printemps lumineux.

Pour nous, le privilège c’est celui de l’oppresseur et on ne jongle pas avec le mot, on se prend juste ses conséquences concrètes dans la gueule à chaque fois qu’on a la prétention de ne pas vouloir être traitées comme des paillassons. Lutter contre les privilèges de l’oppresseur, c’est un putain de sale boulot qu’on a même pas vraiment choisi, et ça entraîne un putain de prix à payer.

Imaginons maintenant que dans le cadre de cette discussion autour de la notion de privilège (on rappelle qu’il y a déjà un peu de frottement à ce stade), on mentionne également le mot “norme”. Voilà un autre terme porteur de sens, en milieu militant. Et nous n’avons pas non plus trop le luxe de jongler avec. La norme, on se la mange en travers de la tronche à chaque fois qu’on lève les yeux, qu’on veut ouvrir un magazine, qu’on veut acheter un jouet pour nos gosses, qu’on veut s’habiller pour aller bosser, qu’on traverse la rue, qu’on envisage un maillot de bain pour l’été, qu’on ose aller à un rendez-vous de boulot sans avoir refait ses racines grisonnantes, ou qu’on veut prendre la parole alors que 5 mecs l’auront confisquée avant qu’on ait pu ouvrir la bouche. La norme, elle nous casse aussi les reins dans la sphère privée, à chaque fois qu’on a pas envie de faire à bouffer, qu’on se lève la nuit pour le bébé qui pleure, qu’on est la seule de la baraque à penser au ménage, qu’on s’est tapé les courses en rentrant du boulot et qu’on croule sous notre triple journée. La norme, quoi.

Mais le mec qu’on aime bien, lui, il n’a pas à se coltiner tout ça. Le mec qu’on aime bien, il peut suivre son raisonnement, le dérouler tranquillou dans son esprit qui peut penser au calme, qui veut et peut verbaliser sans pression. C’est ainsi qu’arrive, en toute décontraction du gland, #CeMomentGênant où le mec qu’on aime bien explique que non, tel truc n’est pas la norme et que non, tel truc n’est pas un privilège. Ah, mais euh. OK. Houston, on a un problème, là.

Objectivement, le gars commence à proférer de la merde et quand on dit “commence”, on est cool parce que c’est loin d’être la première fois. Mais on hésite à sauter le pas et à l’admettre. Alors qu’en débat militant on aurait taillé des colliers de bite depuis environ 20 minutes, là on hésite. C’est l’homme qu’on aime, tu comprends, alors pfff, d’un coup, on doit faire un sacré saut périlleux mental pour bien saisir qu’il est en train de dire de la merde, une merde si épaisse, si collante, qu’on n’en pardonnerait pas le centième à un profem libertaire cité sur Salut Camarade sexiste.

Mais lui, va savoir pourquoi, on tente de le comprendre. Pas parce qu’il resterait éventuellement la moindre chance qu’il ait un chouïa raison, mais parce qu’on l’aime bien, et que l’affection c’est un peu l’écran total du féminisme, SPF 50 : quand t’en as sur toi, les rayons du féminisme ne t’atteignent plus. C’est donc toute huileuse d’affection, histoire d’être sûre, qu’on repose les questions à cet homme pourtant familier des concepts militants :

– Donc pour toi, le temps de parole égal des hommes et des femmes, c’est la norme ?
– Oui. Pour moi c’est normal [Tu le sens le gros foutage de gueule sur la distorsion du mot “norme”, là ?]
– Non mais là on parle de norme, la NORME quoi. Et les mecs qui ont un temps de parole supplémentaire aux femmes, c’est pas un privilège ?
– Non.

PAF LA GIRAFE. Comme ça, pour suivre un raisonnement. Ça peut se résumer à quelques phrases et en général ce ne sont pas les premières, ça peut être le compagnon mais ça peut aussi être le frangin, le meilleur ami, le bon copain, le cousin anarchiste, et puis ça peut être des mots mais ça peut aussi être du sexe contraint, des mots humiliants, une désinvestissement total en période de galère, des attitudes ultra sexistes, une propension à nous prendre pour des déversoirs émotionnels et intellectuels, le tout pendant qu’on planifie la journée du lendemain.

C’est là que j’ai eu le déclic de l’abrutie : pourquoi les hommes qu’on aime – et là je parle de ceux qui sont conscientisés, éveillés au féminisme, ceux qui vomissent les profems à la con dont nous avons à subir les violences quasi-permanentes – se permettent-ils de dire de telles merdes ?

La réponse est simple : parce qu’ils peuvent. On a beau les aimer, ils ont beau être chouettes, ils restent des mecs, pour qui le féminisme est au mieux une occupation annexe, au pire un loisir intellectuel.

Quand on n’est pas victime de l’oppression patriarcale, on peut se permettre de jongler avec des concepts, de suivre des raisonnements à voix haute, sans avoir à prendre en compte la violence contenue dans ces raisonnements. Et c’est ainsi qu’on se retrouve à dire à une femme féministe que le privilège et la norme n’existent pas. Vu qu’on la voit pas comme ça, la norme. Vu qu’on n’aime pas trop le mot privilège.

Les hommes qu’on aime, il s’excusent tout de suite après. Et ils conservent, grâce à l’impunité qu’on leur offre, toute latitude de regretter leurs propos au moment où ils en constatent la violence, pour ensuite recommencer, encore et encore, au gré de leurs raisonnements menés à voix haute, tel qu’ils leurs viennent et les emportent, sous la brise légère de ce printemps lumineux.

Pourquoi font-ils cela ? Parce qu’ils peuvent. Ce n’est pas de la méchanceté, de la malveillance ou de la bêtise. C’est simplement une possibilité qu’ils ont, en plus de toutes les autres : les hommes qu’on aime sont nos #NotAllMen triés sur le volet, ceux à qui on laissera le droit de nous gifler avec leurs raisonnements oppressifs, pendant qu’on tirera à boulets rouges sur d’autres militants à qui on ne pardonnera rien.

Ils peuvent, puisqu’ils sont désolés. Puisqu’ils se contentaient de penser à voix haute. Puisqu’ils n’ont pas fait exprès. Puisqu’ils ne voulaient pas blesser. Puisqu’ils affirment que tel mot signifie telle chose dans leur dictionnaire personnel. Puisqu’on a posé des questions pour bien saisir, et que c’est donc un peu peut-être pourquoi pas notre faute aussi. Puisqu’on mettra quand même leur queue dans notre bouche même après les avoir entendu nier le privilège masculin et la norme qui nous oppresse. Puisque leurs mots n’ont aucune conséquence, ne leur retirent rien, ne les limitent en rien, ne recouvrent pour eux aucune réalité concrète.

Pour eux ces raisonnements ne sont que des exercices mentaux. Pour nous c’est une double peine : celle d’entendre ces mots de leur bouche, et celle de vivre au quotidien les réalités qu’ils recouvrent.

Ils le font et le refont. Pourquoi ? Parce qu’ils peuvent, c’est tout. Et s’ils peuvent, c’est grâce à nous. Parce que l’amour qu’on éprouve pour eux nous interdit de renégocier l’inconditionnalité de notre attachement, dont les termes se résument à des clauses léonines : “Tu as tous les droits, tant que tes intentions sont pures. Le jour où je sens la moindre malveillance dans tes mots et dans tes actes, tu dégages. Mais en dehors de ça, tu peux me maltraiter, piétiner mes sentiments, me dire des horreurs, ignorer mes appels au secours, me laisser baignant dans mon propre sang : tant que tu ne l’as pas fait exprès, mon cœur, mon corps et mon âme t’appartiennent”.

C’est comme ça que, munies de nos petits arrosoirs d’affection, nous aidons chaque jour le patriarcat à pousser, à faire de jolies fleurs, à s’épanouir au soleil. Et dans une belle démarche de recyclage, nous lui donnons comme engrais la merde proférée par les hommes qu’on aime, parce que la merde devient du fumier, et que le fumier est un bon fertilisant.

Je pensais qu’un bon coup de colère m’aiderait à dire non. Alors j’ai réussi à dire non, mais ma colère n’a pas fait long feu. Je me suis fait l’impression d’une pathétique maîtresse d’école ; mon refus sonnait comme une punition, ma peine comme une représaille.

Pourtant je maintiens cette affirmation, et là encore c’est moi qui serai la première à en payer le prix : la pédagogie est une option valable mais quand elle échoue, la sanction peut s’avérer très efficace. Notre objectif est double : d’un côté nous souhaitons que les hommes comprennent qu’ils se comportent de façon oppressive, de l’autre nous souhaitons simplement qu’ils cessent de se comporter de façon oppressive. Et nous aimerions croire que le second objectif sera atteint grâce au premier.

De fait, quand ils comprennent, c’est un excellent point de départ : ça les aide à décortiquer leurs paroles et leurs actes et à repenser tout ça. Cela nourrit d’ailleurs notre tolérance face à leurs tâtonnements : comment condamner de si bonnes volontés ? Ils nous le répètent à loisir, d’ailleurs : “Tu sais que jamais je n’ai eu de mauvaise intention !”. Oui, on sait. Et on vous laisse croire que ça change quelque chose au résultat, mais on souffre quand même des saloperies que vous dites et faites. Alors on veut bien être patientes et compréhensives, et de toute façon on ne nous a rien appris d’autre pendant des siècles, donc on ne vous jettera pas la pierre de peiner à déconstruire vos automatismes.

Mais quand il est difficile voire impossible de leur faire comprendre, imposer des conséquences concrètes à leurs comportements oppressifs est une solution tout à fait opérante. Pas pour faire la révolution, non. Juste pour cesser de souffrir de ces comportements, d’avoir à les prendre en pleine gueule, d’en être blessée.

Mais c’est vraiment très dur. L’amour, l’affection, l’amitié sont à la fois un filtre anesthésiant et un catalyseur de souffrance quand on veut le contourner pour appliquer aux hommes qu’on aime la juste réponse à leurs comportements oppressifs.

Je nous souhaite bien du courage.

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Le féminisme est-il soluble dans les emmerdements ? (Spoiler : oui)

Me demander comment on peut être féministe m’amène non seulement à interroger les obstacles extérieurs et les freins structurels à nos luttes, mais également à questionner la façon dont nous nous sentons capables (ou pas) de prioriser le féminisme dans notre vie quotidienne, au gré des événements qui jalonnent notre existence en tant que femmes.

Quelle place sommes-nous en mesure d’accorder à notre féminisme ? 

Parfois, nous “venons au féminisme” de façon progressive. Prises de conscience graduelles, lectures, expériences fortes ou anodines, un certain nombre de facteurs nous amène à nous penser féministes. Parfois nous y venons aussi de façon brutale, à la suite d’un moment marquant, qui deviendra après coup ou immédiatement un vécu fondateur.

Cela na va pas forcément sans mal. Pour ma part, tout fut progressif et tout est toujours en danger. Pourtant mon féminisme est devenu impérieux et offensif ; il s’est même affirmé comme brutal au fil des années, à la fois dans ma façon de le vivre et dans ma façon de le formuler, et je crois pouvoir dire aujourd’hui que je me suis violemment radicalisée, étant entendu que le mot “violemment” n’est pas péjoratif ici.

Néanmoins, et si affirmé qu’il soit, mon féminisme n’est pas exempt de fragilité et il n’en faut pas beaucoup pour me faire vaciller. Aujourd’hui encore, j’ai des accès de doute et de culpabilité quand j’engage mes forces dans une quelconque lutte en lien avec des aspirations égalitaires. D’une part parce que la société dans laquelle je vis sait me rappeler, à chaque instant et à chaque pas que je fais en avant sur ce chemin d’émancipation, que rien ne me sera jamais accordé sans que je ne l’obtienne de haute lutte, et d’autre part parce que je suis parfaitement conditionnée à me sentir coupable dès que je fais sciemment le choix de prendre du temps à mes devoirs de femme, de mère et de compagne, pour le consacrer à moi-même ou pire encore, à la lutte militante.

Ce temps que je consacre au féminisme, c’est du temps que je vole, y compris à moi-même

Mais je m’en étais accommodée. C’est ce que nous faisons toutes plus ou moins, n’est-ce pas ? Nous composons, nous tempérons, sans jamais perdre de vue que d’une façon ou d’une autre et dans le tissage complexe des objectifs à atteindre, des compromis et des renoncements acceptables, l’impératif est de préserver autour de nous une certaine forme de paix relationnelle.

Féministe d’accord, féministe d’abord mais surtout, féministe si possible. Et uniquement à partir du moment où ça ne dérange pas l’alignement du monde qui nous entoure et que nos triples journées de travail maintiennent en ordre de marche normale. C’est ça, notre job : apprendre à être heureuses pour le bien-être qu’on procure et militer s’il nous en reste la force, dans le peu de temps que nos vies superposées voudront bien nous laisser.

Et qu’on ne se trompe pas sur les ennemis à combattre, dans cette course contre l’épuisement : les fossoyeurs de nos luttes ne sont pas obligatoirement les masculinistes hargneux et les patrons harceleurs… L’arrêt de mort de notre émancipation féministe, ce sont avant tout nos proches, nos emmerdements et puis nous-mêmes.

Mes meilleurs ennemis au quotidien sont en effet mes alliés de principe : le boulot qui me permet d’être financièrement indépendante (il m’épuise), le compagnon (il m’épuise), et ces enfants si chouettes que j’ai élevés en essayant d’être fidèle à mon idéal égalitaire (ils m’épuisent). Penser, vivre et agir en tant que féministe signifie inévitablement penser, vivre et agir en leur retirant du temps. Et comme ce temps ne sera consacré qu’à moi et à un combat qui me semble vital, à moi et pas à eux, il sera toujours considéré comme du temps volé.

En cas de pépin, dernier arrivé, premier sacrifié

Le féminisme se conquiert, et cela peut prendre des années. J’ai conquis le mien au prix d’une fatigue immense.

Et puis il y a quelques mois, je l’ai posé à côté de moi et l’ai laissé en plan. Des soucis personnels, professionnels, un deuil, des problèmes de santé… Je n’ai pas pu tout gérer, alors j’ai géré “le plus important”. Assurer au boulot malgré tout, assurer avec les enfants malgré tout, préserver la relation malgré tout. Semi-échec global, sentiment d’incompétence, d’insuffisance, d’impuissance.

Concernant mon engagement féministe, je ne me suis même pas posé la question : je l’ai sacrifié sur le champ, c’était un réflexe. Cela signifie-t-il que dans l’urgence nous préservons l’essentiel pour dégager l’accessoire, l’essentiel étant alors mes gosses, mon boulot et mon mec, et l’accessoire mon engagement féministe ?

Non, absolument pas. La vérité, c’est que je n’ai pas sacrifié l’accessoire : j’ai juste sacrifié ce qui était le moins légitime aux yeux des autres. Et cela m’a rendue malheureuse, frustrée, prisonnière de moi-même et d’un carcan symbolique dont j’avais presque réussi à oublier l’existence.

Autour de moi, on a trouvé normal que je cesse de militer parce que j’avais des emmerdements, et on a trouvé tout aussi normal que dans le même temps je continue à bosser comme une acharnée, à prêter attention à mes proches et à faire les gâteaux préférés de mes enfants. En revanche, on ne m’aurait jamais pardonné d’envoyer chier mes proches, de cesser de faire des gâteaux et de continuer à militer.

Delphy disait que certaines femmes de sa génération, n’ayant pas réussi à aligner leur vie sur leurs principes militants, avaient tordu les principes militants pour les mettre en adéquation avec leur vie, et que c’était bien dommage. Je suis tout à fait d’accord avec elle : je n’ai pas réussi, en période de crise, à aligner ma vie sur mes principes militants mais pour autant et maintenant que je suis à nouveau en mesure d’y penser, je ne crois pas que j’ai échoué et je ne vais pas prétendre qu’en fait, j’ai agi de façon féministe pendant cette horrible période.

Mais alors que je me noie encore dans cet océan de soucis, d’angoisses, de peurs, de chagrin et de fatigue, il me reste tout juste assez de féminisme pour comprendre que je n’ai pas échoué : j’ai simplement survécu en sacrifiant une partie de moi-même, plutôt que de sacrifier les autres.

Parce que c’est ce qu’on m’a appris à faire. Le simple fait de pouvoir y réfléchir est déjà une victoire. Pour le reste, je ne suis pas sortie de l’auberge.