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Être féministe. Aimer les hommes. Ou pas.

 

Le jour où j’ai enfin troqué la phrase “Je ne suis pas féministe, mais…” pour la phrase “Oui, je suis féministe, et alors ?”, j’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. En avant.

Évidemment, à partir de ce jour-là, mon “Oui, je suis féministe” m’amenait systématiquement, si j’en venais à le prononcer en présence d’hommes, à répondre avec gentillesse, patience et pédagogie à leurs questions inquiètes ou soupçonneuses concernant l’animosité supposée que j’éprouvais envers eux, en tant que féministe.

Il me semblait alors normal de les rassurer, les mecs : bien sûr que non, je ne déteste pas les hommes. Mais non, je ne souhaite pas que les femmes dominent les hommes. Non non, pas question de “prendre votre place”. Mais oui, bien sûr que je mesure le chemin parcouru, et votre bonne volonté, et je suis sûre que tout ce que vous dites, vous le dites dans une bonne intention, et ce que vous faites, oui, pareil, vous ne pensez pas à mal. Vous êtes vraiment cool.

Une fois les gars rassurés quant à l’aspect personnel de la chose, je me trouvais également tenue de les rassurer quant à l’aspect “systémique” : oui, alors bien sûr, le patriarcat, mais évidemment que je comprends bien que TOI tu n’es pas comme ça. Oui, absolument, je comprends, tu es d’accord pour admettre que le patriarcat c’est de la merde et que tu as bien quelques petits réflexes qui puent du cul, mais bien sûr, quand on est juste tous les deux, on est juste “toi et moi”, il n’y a plus de patriarcat. Tu n’es plus un dominant, tu n’es pas un oppresseur, notre relation (amicale, professionnelle, sexuelle, amoureuse) devient exempte de tout conditionnement, le patriarcat et l’oppression sexiste on les laisse à la porte, on est là, toi et moi, et tout le reste disparaît. Oui, tout à fait, “le privé est politique”, sauf que pas là en fait, pas quand on est juste toi et moi. Oui, je comprends, tout à fait, tu n’es pas ce genre de mecs. Tu es totalement “déconstruit”.

Je me suis même trouvée confrontée, dans un moment où je discutais un peu vivement d’un sujet qui générait quelques menus désaccords, à cette phrase épatante, prononcée par un mec dans une exclamation pleine de tristesse outrée, pour tempérer l’ardeur hostile avec laquelle j’exposais mes arguments :

“Attends, mais c’est moi, là ! On est tous les deux ! C’est juste moi, tu sais ! Là y a pas de patriarcat ! Je ne suis pas ton ennemi !”

Apparemment j’avais réussi à trouver le seul mec au monde qui vit depuis sa naissance en tant qu’homme dans une société hétéropatriarcale, et qui PAF, miraculeusement, était parvenu à se débarrasser de tout conditionnement. Le mec, comme ça, dès qu’il était seul avec une femme, ben le patriarcat il avait mouru, dis-donc.

Mais au lieu de me foutre ouvertement de sa gueule, je l’ai longtemps rassuré, parce que dans mon esprit de “féministe, oui, et alors”, il restait tout de même une bonne part de “féministe, mais quand même”. Et je me suis hélas aperçue que si pour certaines, quand on aime on ne compte pas, dans mon cas, quand j’aime je ne lutte pas.

Or, aimer les hommes, ça m’est toujours apparu comme une évidence, à moi la féministe-oui-et-alors. Comme une sorte de prérequis indiscutable, une vérité nécessaire, bienfaisante, qui me garantissait la sécurité ultime, l’assurance d’être écoutée (puisque bon, ça allait, j’aime les hommes), crue (parce qu’au moins, moi, je ne déteste pas les hommes), et perçue comme légitime dans mes paroles et mes actes (vu que je ne suis pas dans la haine des hommes).

Le filtre j-aime-les-hommes à travers lequel je m’exprimais constituait donc le filet de sécurité de ces messieurs, le cran de sûreté qui leur certifiait que tout ce qui sortait de ma bouche ne pourrait remettre en question l’indéfectible lien qui me rattachait à eux, la discrète mais solide verticalité de la circulation des informations entre eux et moi, le cadre dont ils auraient souhaité ne jamais me voir sortir, et surtout le système qu’ils auraient souhaité ne jamais voir menacé. Mon amour des hommes scellait l’inefficacité à long terme de toutes mes tentatives de lutte féministe.

Et j’aimais tellement les hommes, me semblait-il. Je les aimais spontanément en tant qu’individus, parce que j’ai côtoyé beaucoup d’hommes vraiment géniaux, que ce soit dans le cadre professionnel, dans la sphère amicale ou encore dans ma vie sexuelle et amoureuse, et je les aimais également en tant qu’entité globale. Il m’a fallu très longtemps pour comprendre que cette apparente spontanéité dans l’estime, l’affection ou l’amour que j’éprouvais devait en réalité beaucoup à une très forte injonction sociale.

Et je le constate avec une constance assez effrayante : que je me positionne en tant que femme ou en tant que femme féministe, si j’omets de formuler, ne serait-ce que de façon tacite à un moment ou un autre de l’interaction sociale, que j’apprécie ou aime les hommes, l’injonction me sera rappelée.

Pourtant, les années passant, et ma patience diminuant, je me sens moins liée par le pacte social d’amour qui a scellé ma soumission à l’ordre masculin. Je n’ai, de fait, plus d’indulgence pour les remarques de merde. Plus aucune tolérance pour les agressions quotidiennes, les silenciations, les attentes injustifiées à mon égard, le discrédit jeté sur mes engagements, les sourires indulgents, le doute mis sur mes capacités professionnelles, les mois de salaires que j’ai perdus, la condescendance, ma parole coupée en réunion, le sexe qui ne me fait pas jouir, le constant travail de sape visant à ramener des propos militants à un vécu personnel (et peut-être que suite à ce texte on me dira à nouveau “Oh la la, ça sent le vécu”, dans une démarche semi-consciente de dépolitisation de ma réflexion, de réduction de ma démarche sur ce site à des récits personnels qui viendraient sous-tendre mon angle de lutte, avant de me demander peut-être si cette histoire de sexe qui ne me fait pas jouir, c’était juste pour illustrer mon propos ou si vraiment…), la main de cet ami plus âgé qui se pose nonchalamment sur ma taille pendant qu’on discute, les pénis insistants qu’on m’a fourrés dans la bouche, les doigts intrusifs qu’on a glissés entre mes cuisses pour me persuader que j’en avais très envie, le sentiment de doute qu’on essaie de distiller en moi, les demandes récurrentes de certifier que quand je parle “des hommes”, je ne parle pas de celui-ci en particulier, et que là au moins tout est intact.

Je n’ai plus de patience. Et je n’aime pas les hommes, en fait. Je ne les aime plus. J’en ai fini de les aimer pour qu’ils se sentent bien, rassurés, confortablement vautrés dans le luxe de leurs doutes superflus et de leurs questionnements inutiles.

Je ne les aime pas parce que concrètement, c’est quand même très difficile de les aimer, les hommes. Et en écrivant ceci, je me pose une question cruciale : qu’est-ce que ça peut foutre, que je n’aime pas les hommes ? Qu’est-ce que ça peut bien foutre d’admettre clairement que non, les hommes, je n’en raffole pas plus que ça, parce que quand même, la plupart du temps ils font gravement chier.

Je serai une mauvaise féministe ? Je serai une féministe qui, bof, enfin de toute façon celle-là elle ne peut pas blairer les mecs, alors bon ? Nous sommes toutes, à un moment ou un autre, de mauvaises féministes, de mauvaises filles, et quoi que je fasse les clichés ont la vie dure : il y a toujours un moment où je serai qualifiée d’hystérique, de mal baisée, de connasse qui va trop loin, un moment où je serai accusée d’avoir foutu la merde, d’être intellectuellement malhonnête, et on me reprochera de ne pas pouvoir discuter avec moi, etc etc. Alors dans tout ça, pourquoi est-ce que j’irais m’emmerder et gaspiller une énergie et un temps précieux à convaincre les hommes que je les aime, et à m’en persuader moi-même, quand dans les faits je ne désire qu’une chose, c’est détruire le système sur lequel reposent les  privilèges avec lesquels ils me piétinent ? Je ne les aime pas parce que rien de ce qu’ils ont importé dans mon existence ne m’a jamais facilité quoi que ce soit.

Je ne les aime pas et ça ne me dérange pas. Ce n’est pas un élément nouveau qui viendrait s’ajouter à ma réflexion féministe et en réduirait la légitimité, c’est un constat qui a émergé naturellement au fil du temps, et je ne vois vraiment pas où est le problème avec ça. C’est même plutôt rassurant, en terme de bon sens : après tout, ne serais-je pas mal avisée d’aimer par défaut des gens qui n’ont absolument rien fait pour le mériter, bien au contraire ?

Encore, les hommes qui n’y connaissent rien au féminisme, qui s’en foutent, qui ne se sont pas posés la question, ça va. Je les supporte. Les vieux aussi, je les aime bien : ils sont horriblement sexistes, oppressifs, ont des prises de position épouvantables, mais le monde de demain ce ne sera pas eux. Ils vont mourir bientôt, alors je me fiche bien de mener auprès d’eux une lutte féministe. Ils crèveront avant que j’aie raccroché les gants : me battre contre eux ne présente aucun intérêt pour le monde dans lequel vivra ma fille.

En revanche, les hommes “pro-féministes”, les “déconstruits” du (pa)patriarcat, les checkeurs de privilèges,  avec eux j’ai vraiment du mal. Qu’est-ce qu’ils sont cons ma parole. Et qu’est-ce qu’on prend des précautions pour le dire ! C’est devenu une espèce de tabou en pleine croissance, le fait de se farcir ces emmerdeurs hypocrites avec le sourire. Alors que nous sommes beaucoup à ne vraiment pas pouvoir les blairer.

Globalement, j’ai donc fait la paix avec cette incontournable vérité, qui s’est progressivement imposée à moi : non, je n’ai aucune obligation à prétendre que j’aime les hommes, ni en tant que femme, ni en tant que femme féministe. Et je ne vois pas où est le problème. Et je crois que je suis loin d’être la seule. C’est juste assez difficile à formuler, et à assumer ensuite, en plus de tout ce qu’on est déjà obligées d’assumer.

Mon amour convenu pour les hommes m’a tenue en laisse pendant des années. Ne plus me sentir obligée de les aimer, et ne plus me sentir discréditée par ce constat, m’a libérée.

 

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Lutter contre le viol ? Nos fils adolescents, violeurs potentiels. Notre refus de l’admettre, et de les élever autrement.

[Ce texte vient illustrer et appuyer l’article “Comment lutter contre le viol“. Cliquez sur le lien et lisez son texte avant de lire le mien.]

Nous, parents. Nous savons bien que nos enfants sont de pures merveilles. Oui, bon, ça dépend des jours (enfin pour vous hein. Les miens sont vraiment de pures merveilles. Je tenais à ce que ce soit dit).

Enfin voilà, globalement, nos enfants sont des merveilles. Du moins si l’on excepte les moments où ils sont (au choix ou cumulativement) un peu cons, un peu chiants, un peu indisciplinés, un peu sales, un peu bordéliques, un peu de mauvaise foi, un peu ingrats, un peu coléreux, un peu collants, un peu trop, un peu pas assez, un peu à côté, un peu pas géniaux, un peu trop géniaux… Mais en dehors de ces menus détails, nos enfants sont merveilleux.

Alors ils ne sont pas tous merveilleux au même titre, évidemment. Nos filles sont merveilleuses comme des filles, et nos fils sont merveilleux comme des garçons, cons de parents que nous sommes, à galérer pour dégenrer l’éducation que nous leur donnons.

Mais globalement, il est de notre devoir intégré, parfaitement intériorisé, d’éduquer au mieux nos merveilles, avec amour et respect, dans l’optique de les accompagner sur le chemin de l’épanouissement personnel (ici, verser une larme sur la noblesse de mon propos).

Avec le plus parfait aveuglement, avec la plus magistrale bonne foi, entre un aller-retour au club de judo et la signature du dernier bulletin du collège, nous faisons donc de nos filles des condamnées au viol, crimes dont elles seront bien évidemment les victimes-coupables puisque si elles sont violées c’est parce qu’elles n’auront pas suivi les élémentaires conseils de prudence, et nous faisons de nos fils de potentiels violeurs, incapable de réfréner leur désir bien naturel, suscitées par ces connasses qui font rien qu’à les aguicher avec leurs fringues de salope et leurs attitudes totalement libérées.

Oui, nous. Vous, moi, et toi aussi là-bas au fond, toi la mère épouvantée qui hurle déjà au scandale en martelant que les violeurs sont des monstres et que c’est horrible de ma part de mettre ton adorable rejeton boutonneux à pénis au même niveau que ces gros tarés de criminels, que d’abord il faudrait tous les condamner à mort et leur couper la bite.

Et pourtant. Nos fils sont, et resteront de nos potentiels violeurs, tant que nous contribuerons à en faire de potentiels violeurs, via l’éducation que nous leur donnons, et qui est le parfait reflet de l’éducation que nous donnons à nos filles.

Oh bien sûr, nous encourageons nos filles à ne pas se restreindre dans leur orientation professionnelle, à considérer l’égalité comme un droit et un objectif louable, et parfois même, nous tentons de leur insuffler la force de résister aux injonctions patriarcales diverses.

Quant à nos garçons, nul doute que nous les enjoignons à ne pas lever la main sur les filles, à se montrer corrects, et à être des mecs cool.

Mais pour ce qui est du viol, nous n’avons même pas commencé à y réfléchir, tant il est terrible pour des parents d’envisager que notre enfant puisse être un jour coupable d’un crime contre lequel nous nous accordons tous à prétendre lutter de notre mieux.

Alors, persuadé.e.s d’agir au mieux, nous prenons soin de nos filles, victimes potentielles du viol, en leur donnant de très oppressifs conseils de prudence : nous restreignons leur liberté de mouvement dans l’espace public (ne te promène pas dehors tard le soir, seule), nous restreignons leur liberté vestimentaire (ne t’habille pas trop court, pas trop voyant, pas trop “pute”, pas trop sexy, pas trop tout), nous restreignons leur liberté de parler (ne provoque pas les garçons), nous restreignons leur liberté de désirer (ne crois pas que les garçons vont être en mesure de s’arrêter si tu es allée trop loin), et tant que nous y sommes, nous restreignons également leur liberté de penser (c’est mieux d’être amoureuse pour ta première relation sexuelle).

Et nos garçons ? Oh non, pour nos garçons c’est différent ! Les garçons, ça ne fonctionne pas pareil, et vous ne voudriez tout de même pas restreindre la liberté des garçons, quand même.

Alors en ce qui concerne nos garçons, nous agissons autrement. Nos garçons, si gentils. Auxquels nous conseillons d’éviter les mauvaises fréquentations (car il est bien connu que ce sont toujours les garçons des autres qui sont de mauvaises fréquentations pour les nôtres, et jamais nos garçons qui sont une mauvaise fréquentation pour les autres).

Nous leur conseillons un tas de choses, généralement liées à leur sécurité matérielle, aux risques élevés d’un taux d’alcoolémie déraisonnable, au danger de monter dans une voiture conduite par un ado plus âgé détenteur du permis mais ivre, à l’importance d’avoir des préservatifs, au cas où il tomberait sur une salope dévergondée qui accueillerait les hommages immérités de la queue de notre rejeton, manquerait plus qu’elle lui refile une saleté, ou qu’elle tombe enceinte, bonjour les emmerdements.

Mais à nos filles nous ne conseillerons pas d’avoir des capotes sur elles, oh non ! À nos filles nous conseillerons plutôt de ne pas coucher en soirée. Une fille bien, ça ne baise pas en soirée.

Les questions que je pose sont donc les suivantes :

Quand expliquerons-nous à nos fils ce qu’est vraiment un viol ? Traduction : quand oserons-nous leur expliquer qu’un viol, c’est le fait d’imposer un acte sexuel à une personne qui ne le désire pas ? Y compris quand il ne s’agit pas d’un monstre-violeur moche dans un parking mais d’un adolescent à qui on n’a pas jugé utile d’apprendre les notions relatives au consentement ?

Quand dirons-nous à nos gamins que le fait d’avoir envie d’une fille n’est pas une excuse pour insister afin d’obtenir contre son gré des gestes et actes sexuels qu’elle a déjà refusés une fois, deux fois, puis un peu moins refusé, puis finalement accepté par crainte d’un tas de trucs imprécis ?

Quand aurons-nous le cran d’expliquer à nos fils que non seulement le consentement est indispensable mais qu’il y a encore mieux que le consentement, c’est le consentement qui accompagne le réel désir ? Et que les femmes désirantes ça existe, sans qu’il ne soit pour autant pertinent de les considérer comme des salopes à qui il est légitime d’imposer des actes autres que ceux qu’elles ont accompli car elles en avaient envie ?

Quand, dans le même ordre d’idées, expliquerons-nous à nos fils qu’une fille qui les embrasse le fait parce qu’elle désire peut-être ce baiser mais qu’elle ne consent par défaut à rien de plus ? Qu’une fille qui passe la main sous leur pull désire glisser la main sous leur pull mais ne consent par défaut à rien de plus ? Qu’on ne baise pas une fille ivre sous prétexte qu’elle a glissé la main sous un pull, parce que son ivresse laisse un doute quant à son consentement ?

Quand nous résoudrons-nous à apprendre à nos fils que oui, parfois la gêne et la pudeur empêchent de verbaliser avec la même aisance que nous autres vieux routards du cul des questions et des remarques qui pourraient pourtant éclaircir les choses ? Et que certes, il n’est pas toujours facile, dans le feu de l’émotion, de se poser pour dire “Hésite pas à dire non, y aura aucun malaise”, “Si t’as pas envie on le fait pas, c’est pas grave”, “On a bu tous les deux, c’est pas une bonne idée, là, parce que je sais pas si t’as vraiment envie” ?

Quand parviendrons-nous, du coup, à leur expliquer qu’effectivement, ce n’est absolument pas grave de ne pas baiser ce soir-là ? Que si cette fille a donné l’impression d’avoir envie de lui alors qu’elle était complètement bourrée, le bon sens impose de ne pas baiser avec elle et de considérer que si elle a réellement envie de lui, le désir devrait survivre à son ivresse ? Et que dans le cas contraire c’est qu’elle ne le désirait pas, et que baiser avec une fille qui ne le désire pas n’a aucune pertinence ?

Quand saurons-nous leur dire que c’est vrai, le consentement non verbal existe peut-être, mais qu’il n’est pas toujours aisé à distinguer avec certitude et que cela demande du temps, de l’expérience, une empathie immense et la sagesse de considérer que tout n’est pas si évident que ça ?

Quand comprendrons-nous que sans cette éducation-là, nos fils sont et resteront, dans la certitude de la légitime et toute-puissance prépondérance de leur désir et de notre obstination à nous voiler la face en refusant d’admettre que c’est nous qui instillons en eux cette certitude, nos fils sont et resteront de potentiels violeurs ?

Quand cesserons-nous enfin d’élever nos fils comme les mecs que nous souhaitons désespérément à nos filles de ne jamais rencontrer et subir ?

Quand ?

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Culture du traumatisme autour de l’IVG : un enjeu social et politique

v3h4vkazrv020èmes journées de l’ANCIC – 15 et 16 novembre 2013. Table ronde n°2 : sortir de la détresse sur l’IVG. Intervention n°4 : “Lutter contre la culture du traumatisme autour de l’IVG : un enjeu social et politique”

L’interruption volontaire de grossesse est très souvent conjuguée à la forme passive – et douloureuse : on « subit » une IVG, on « a recours » à une IVG, on « passe par » une IVG… Bref, les mots attachés à cet acte sont en règle générale négativement connotés.

Et pour cause : l’IVG est au cœur de sempiternelles polémiques militantes, dont le point de départ est bien évidemment le « pour ou contre ».

Mais on constate aussi, et c’est plus surprenant, que la division règne dans le camp des « pro-IVG ». Et si le principe même de la liberté de choix n’est jamais contesté par les pro-choix, on note cependant des dissensions très nettes en ce qui concerne l’approche psychologique de l’IVG ; et il ne faut pas creuser beaucoup pour voir apparaître des mots comme « banalisation » ou « traumatisme », la banalisation étant apparemment une catastrophe à éviter coûte que coûte, et le traumatisme étant considéré comme inévitable, voire obligatoire.

1.  PARLONS DU PRÉTENDU « DRAME » DE LA « BANALISATION »

La banalisation de l’IVG semble en effet être un drame contre lequel les voix les plus illustres s’élèvent avec véhémence. L’exemple le plus frappant est probablement la réaction indignée du professeur Israël Nisand à une tribune publiée le 1er mars 2012 dans Libération [1] par Nathalie Bajos (sociologue-démographe à l’Inserm), Michèle Ferrand (sociologue au CNRS), Laurence Meyer, (médecin épidémiologiste, à l’université Paris-Sud), Caroline Moreau (épidémiologiste à l’Inserm) et Josiane Warszawski (médecin épidémiologiste à l’université Paris-Sud).

La tribune de Bajos, qu’on en approuve ou non les arguments, avait le mérite d’une certaine prise de recul quant aux idées reçues sur la pratique de l’IVG chez les jeunes : des affirmations communément admises y étaient rigoureusement démontées et on pouvait apprendre qu’en réalité, le nombre d’IVG n’augmente pas au fil des années, et que le traumatisme post-IVG n’était pas systématique.

Israël Nisand, lui, pourtant connu pour son engagement en faveur du droit à la contraception, à l’information des femmes et souvent critiqué pour sa souplesse en matière de recours « tardif » à l’IVG médicamenteuse [2], méthode qu’il privilégie activement (nous y reviendrons par la suite), a réagi avec virulence et a affirmé son refus de la banalisation de l’IVG.

Pour lui, « la meilleure IVG est celle qu’on a pu prévenir » ; il estime également que les femmes qui y ont recours sont toujours marquées, d’une façon ou d’une autre, par cette expérience.

Face à cette appropriation de la parole des femmes, les réactions ont été vives, qu’il s’agisse de professionnels de santé [3] ou de femmes ayant eu recours à l’IVG [4] (« IVG, je vais bien, merci »)

2. QUESTION : À QUAND LE DROIT D’INTERROMPRE UNE GROSSESSE DANS LA SÉRÉNITÉ ?

Ces passes d’armes mettent en évidence le malaise qui, alors que la loi Veil a tout de même 40 ans, continue d’imprégner une société qui ne semble pas prête à accorder aux femmes le droit symbolique d’interrompre une grossesse dans la sérénité, voire (et serait-ce si dramatique ?) dans une relative indifférence.

Et plutôt que de se pencher sur les circonstances concrètes de l’IVG, qui déterminent chez chacune le contexte émotionnel et psychologique entourant l’acte proprement dit, on se concentre hélas sur la mise en vitrine de deux ressentis aux antipodes l’un de l’autre, qu’on instrumentalise pour défendre des conceptions diamétralement opposées de l’accès à l’IVG.

Et si on se trompait de lutte ? Si l’enjeu autour de l’accès à l’IVG n’était pas de déterminer l’existence (généralisée ou non) d’un traumatisme suite à l’acte ou la banalisation de celui-ci, mais les fondements de l’injonction sociale qui donne l’ordre symbolique [5] aux femmes de se sentir traumatisées par une IVG ?

3. AU CŒUR DE LA PROBLÉMATIQUE, L’INFRACTION SYMBOLIQUE DE L’IVG

Choisir l’IVG est donc encore souvent, en 2013, une décision qui se paie : comme si le recours à une interruption de grossesse, bien qu’autorisé par la loi, restait envers et contre tout une infraction symbolique, que seule l’existence d’un traumatisme permettrait d’expier.

Il serait peut-être temps de comprendre que l’on ne doit pas tout mélanger : la survenue d’une grossesse, son caractère accidentel, son éventuelle interruption, et l’essentiel critère du choix. Il est absurde de comparer, en les mettant au même plan (voire en les confrontant), la souffrance générée par une IVG à laquelle a recours une femme se trouvant dans l’impossibilité de mener sa grossesse à terme alors qu’elle en éprouve le désir, et le soulagement ressenti dans le cadre d’une IVG choisie par une femme qui ne désirait pas être mère.

Et le refus de cette culture du traumatisme, qui perdure dans la conscience collective, passera par une prise de conscience des professionnels de santé, qui sont aux premières loges de ce drame officiel que représente pour certains d’entre eux l’accès à l’IVG : cette prise de conscience consistera à admettre qu’il n’existe pas une seule IVG, que l’IVG n’est pas universellement grave ou anodine, mais qu’il existe une multitude de femmes, toutes différentes, pouvant se trouver placées devant un choix, choix que chacune gérera à sa façon.

Mais cela supposerait de reconnaître aux femmes, au-delà du droit d’interrompre volontairement une grossesse, la liberté de ressentir les choses comme elles l’entendent.

4. LAISSER LES FEMMES VIVRE LEUR IVG EN TOUTE AUTONOMIE ? ON EN EST LOIN

Quand on conteste le ressenti des femmes dans un domaine relevant à ce point de l’intime, on évite en fait l’enjeu principal, à savoir le refus de laisser les femmes vivre leur IVG en toute autonomie émotionnelle et psychologique. Avec toutes les disparités que cette autonomie suppose.

Certes, la lettre du texte, d’un point de vue strictement légal, implique que la femme ayant recours à l’IVG soit en situation de détresse. Mais il est également précisé que chaque femme est seule juge de cette situation [6]. Et la détresse semble ici être entendue comme une détresse provoquée par une grossesse non désirée, et pas par l’IVG.

On pourrait également estimer que le fait de renoncer à avoir un enfant est toujours plus ou moins un sacrifice, le « destin » des femmes restant, malgré l’évolution des mentalités, de procréer, et ce désir étant supposé être inscrit en elles par un prétendu instinct maternel. Et l’attitude de certains soignants illustre parfaitement l’injonction de maternité [7], toujours d’actualité. Pourtant, de nombreuses femmes vivent l’IVG comme un soulagement, une libération, un choix serein [8], refusant la culpabilisation des professionnels de santé et de la société.

Dans leur cas, l’expression « Interruption volontaire de grossesse » est clairement centrée sur le mot « volontaire » et quand on parle de « grossesse non désirée », c’est bien l’absence de désir (d’être mère) qui prévaut. De quel droit un professionnel de santé conteste-t-il ce ressenti?

Cette façon de vivre l’IVG (sans traumatisme ni séquelles) nie-t-elle pour autant la souffrance des femmes pour qui interrompre une grossesse est un choix douloureux ? Non. Il semble évident, quand on lit les témoignages de celles qui n’ont pas été traumatisées par l’IVG, qu’il n’y a chez elles aucune volonté de généraliser l’indifférence, ni d’imposer comme une évidence absolue la banalisation de cet acte : elles luttent simplement pour le droit à disposer de leur corps sans se voir dicter des larmes de convenance et des séquelles psychologiques par une société rétive à l’IVG sereinement vécue.

5. CAR LES FEMMES SOUS CONTRÔLE, C’EST UN ORDRE SOCIAL PRÉSERVÉ

Nous vivons dans une société patriarcale, dont les fondements sont un ordre en faveur du mâle, ordre dont les règles sont édictées par des hommes et pour les hommes. L’oppression patriarcale dont les femmes sont victimes à bien des niveaux a donc vocation à être pérennisée, le plus efficacement possible. Toute évolution risquerait de faire vaciller le patriarcat dans ses bases les plus solides : il importe donc de garder les femmes sous contrôle, afin de préserver le socle social, politique et financier en place.

Et en amont de l’IVG, c’est aussi (surtout ?) le contrôle global de la fécondité par les femmes elles-mêmes, en toute autonomie, qui pose problème au corps médical. Et le problème a été mis en évidence de façon flagrante au moment de l’arrivée de la contraception en France, qui fut un bouleversement social et politique énorme.

La légalisation de la pilule en 1967 [9], par la loi Neuwirth, fit en effet l’objet de débats houleux, au cours desquels médecins et élus de la nation se sont exprimés avec virulence en défaveur du contrôle des naissances.

Et face à l’inévitable vote de la loi, le corps médical a finalement choisi de ne pas plier sur le principe : la contraception d’accord, mais sous contrôle des médecins. Il ne faudrait pas que les femmes, livrées à elles-mêmes, se croient autorisées à faire n’importe quoi (c’est-à-dire à faire ce qu’elles veulent et sans demander l’avis de personne. Vous imaginez le drame), menaçant ainsi les fondements de notre société, comme l’a expliqué Desproges quelques années plus tard dans un de ces célèbres réquisitoires de l’émission « Le tribunal des flagrants délires », résumant parfaitement la problématique globale des luttes féministes et de la contraception. Je me permets donc de citer Desproges :

« Alors que ce sont les fondements même de la civilisation qui sont menacés, dès que notre chère compagne douce et aimante commence à quitter la réserve feutrée où notre juste raison l’a parquée, pour aller se vautrer dans la décadence gynécocratique, où d’immondes viragos en talons plats se mêlent de conduire elles-mêmes la barque maudite de leur destin sans mâle, avant de sombrer corps et âme au cœur glacé de ces existences sans grâce et sans révérence, où nos sœurs perdues s’abaissent et renient leur condition féminine jusqu’à porter elles-mêmes leurs valises pleines de stérilets ! [10] »

Donc, quand la loi légalisant la contraception fut enfin votée, les mesures restrictives qui y ont été associées étaient si drastiques que concrètement, les femmes y avaient difficilement accès[11].

Pour Marie-Pierre Martinet, secrétaire générale du Planning familial:

«La lecture moralisante de ce qu’est la sexualité est toujours à l’œuvre [12], à travers une grande difficulté à la dissocier totalement de la reproduction et à admettre que les femmes pourraient prendre le contrôle de leur corps […] Globalement, on consent à la contraception – il n’y a plus vraiment de débat autour de cette question –, mais il y a une grande difficulté à admettre que les femmes soient les seules à maîtriser leur fécondité […] Or, comment mieux contrôler les femmes qu’en les désinformant ? C’est une forme de pouvoir qu’on exerce sur elles.»

Elle évoque également la sociologue Michèle Ferrand, pour qui la contraception et l’avortement ont été confiés au pouvoir médical comme relais du contrôle social. Le contrôle sur le corps des femmes est donc à la fois un enjeu sociétal et un enjeu politique.

Marie-Pierre note d’ailleurs qu’à chaque fois qu’on a mis en place des droits contribuant à l’émancipation et au développement de l’autonomie des femmes, « les craintes ont toujours été liées à une éventuelle baisse de la démographie c’est-à-dire à une vision des femmes comme mères plus que sous l’angle des droits propres ».

Ce contrôle n’a jamais cessé d’exister ; et si la contraception est aujourd’hui pleinement entrée dans les mœurs, les réticences symboliques à laisser les femmes gérer de façon autonome leur fécondité restent les mêmes qu’au moment de l’adoption de la loi Neuwirth.

Et le contrôle médical en matière de contraception, officiellement destiné à protéger la santé des femmes et à les informer sur les options contraceptives qui s’offrent à elle, se traduit in fine par une désinformation plus ou moins orchestrée, qui aboutit à une quasi-absence de choix.

Exemple de désinformation « menstruelle » parmi d’autres : beaucoup de femmes continuent de croire que les saignements entre deux plaquettes de pilules sont de vraies règles et non des hémorragies de privation, induites par l’arrêt des comprimés. Croyance confirmée par une bonne partie du corps médical comme par les médias.

Et non seulement les femmes ne sont pas bien informées, au point qu’on pourrait parfois s’interroger sur le respect de l’article 35 du Code de déontologie des médecins [13], mais elles ne savent pas toujours qu’elles sont en droit de choisir leur contraception, plutôt que de se voir imposer un contraceptif à la place d’un autre, parfois sans aucune justification médicale. Pour preuve, les cas très nombreux de nullipares qui se voient refuser la pose d’un DIU, avec des explications parfois fantaisistes (comme le risque de stérilité future).

6. LE CONSTAT : DES MÉDECINS TOUT-PUISSANTS, UNE PROPAGANDE PRO-PILULE, ET L’IVG TOUJOURS VU COMME UN « ÉCHEC » DE LA CONTRACEPTION

En France, la démarche contraceptive est fortement médicalisée, et rigoureusement encadrée. Et la médiatisation forcenée du scandale des pilules de troisième génération semble plaider pour un contrôle médical accru de la prescription des contraceptifs.

Mais si on laissait aux femmes le choix, il y a fort à parier qu’une grande majorité d’adolescentes et de nullipares, si elles étaient vraiment informées des contraintes et des risques en cas d’oubli de pilule, opterait pour un contraceptif plus facile à gérer au quotidien (implant, patch, DIU au cuivre ou progestatif…), les affranchissant de la crainte d’une grossesse en cas de non observance de la prise.

Or on lit souvent que « la pilule est aujourd’hui – de loin – le moyen de contraception le plus populaire en France, utilisé par la moitié des femmes âgées de 15 à 49 ans [14] » : on nage en plein quiproquo ! Non, la pilule n’est pas le moyen de contraception le plus populaire, mais simplement le moyen de contraception le plus prescrit, ce qui n’est pas du tout la même chose.

Mais essayez donc de vous faire poser un DIU par un gynécologue ou un médecin de ville, en 2013 en France, si vous n’avez jamais eu d’enfants ou si vous êtes adolescente… La pilule est très souvent imposée, alors que le DIU, parmi d’autres méthodes contraceptives, reste sous-utilisé.

Les recommandations officielles même demeurent contradictoires. Les autorités de santé affirment en effet dans le même document [15] que, d’une part « les dispositifs intra-utérins ne sont pas uniquement destinés aux multipares. Il s’agit d’une méthode contraceptive de première intention » mais que « les méthodes de 1er choix chez l’adolescente sont le préservatif masculin et la contraception hormonale, surtout oestroprogestative ». Cherchez l’erreur.

7. C’EST TOUTE UNE CULTURE QUI EST À REMETTRE EN CAUSE

La vérité, c’est qu’affranchies de tout « contrôle » et ne s’en remettant au professionnel de santé que pour valider médicalement un choix personnel, les femmes auraient enfin la mainmise sur leur démarche contraceptive, sur leur sexualité et sur leur fécondité : peut-être cela représente-t-il trop d’autonomie pour une société qui, il y a moins d’un siècle, n’envisageait même pas de conférer aux femmes une capacité juridique égale à celles des hommes.

Partant de là, on peut supposer que le respect du choix de l’autonomie des femmes en matière de contraception et d’IVG pose un vrai problème au corps médical et aux pouvoirs publics, et ce sans réel lien avec le prétendu souci de préserver la santé et le bien-être des femmes.

Car sous couvert d’une préoccupation de santé publique, la « bienveillance » des médecins (hommes et femmes confondus) cache un refus de la société toute entière de déposer les armes, dans une lutte pour le pouvoir résiduel de prendre des décisions à la place des femmes, qui ne sont pas encore considérées comme aptes à décider pour elles-mêmes ce qui leur convient le mieux.

8. SANS OUBLIER LE FANTASME MÉDICAL DU DEUIL ET LA « TAXE DOULEUR » SUR L’IVG

Exemple concret : dans certains grands CHU, les IVG par aspiration ne sont pratiquées que sous anesthésie générale. Cela signifie donc que pour une femme qui doit retourner bosser vraiment vite, c’est peu envisageable. Car autant on se remet vite d’une anesthésie locale, autant le protocole après une anesthésie générale, ce n’est pas du tout la même chanson, même si bien évidemment on peut se retaper rapidement.

Dans ces services-là, le choix est donc biaisé : pas étonnant que presque toutes les patientes optent pour la méthode médicamenteuse, quand la seule autre alternative proposée est de passer sur le billard, sous anesthésie générale.

Par ailleurs, dans certains CHU, on « peut » également avoir une IVG médicamenteuse jusqu’à 12 semaines de grossesse, c’est-à-dire jusqu’au bout du délai : ceci étant pratiqué hors recommandations de l’HAS [16]. Cela peut se discuter à la fois dans le principe et dans la mise en œuvre, mais si on n’y regarde pas de trop près et qu’on se concentre sur les avantages, à la fois en termes de non invasivité de l’acte médical et de réduction des coûts, ce positionnement peut effectivement passer pour une prise en compte optimale du droit au choix.

Il se trouve néanmoins que les grands adeptes de la méthode médicamenteuse « jusqu’au bout » sont aussi ceux qui s’opposent farouchement à la « banalisation » de l’avortement, et c’est là qu’on touche au cœur du problème. Les médecins qui se félicitent donc d’avoir, dans leur service, un taux très élevé d’IVG médicamenteuse et très peu d’IVG par aspiration [17] (chiffres nationaux : 84 % d’IVG par aspiration) pourraient bien avoir comme motivation d’inclure dans le processus médical de l’avortement un aspect punitif et responsabilisant.

Car quand on retrace le parcours physique et sa potentielle violence dans le cadre d’une IVG médicamenteuse (les contractions, le sang, l’expulsion et à une potentielle visualisation des structures embryo-fœtales), on ne peut exclure l’idée que cette « épreuve » est en fait une  punition, et que si dans ces services on biaise le choix de la méthode d’avortement pour obtenir un taux élevé d’IVG médicamenteuse, ce n’est pas seulement pour réduire les coûts mais surtout pour que nous, femmes dotées du « droit à choisir », nous soyons confrontées au maximum à la violence de l’avortement vécu en direct.

Certains de ces médecins, qui se vantent de taux « record » d’IVG médicamenteuse dans leur service, prétendent même que le « blanc » provoqué par l’anesthésie générale dans l’IVG par aspiration empêche les femmes de faire leur deuil (comme si l’existence d’un deuil à faire était une évidence imposée à toutes), mais ne proposent pas d’anesthésie locale pour qu’elles puissent faire ce prétendu deuil sans le « blanc » du sommeil artificiel.

Hypocrisie totale. Comme s’il était capital de ne pas uniquement ressentir du soulagement. Comme si on nous enjoignait de « perdre un bébé » et d’en faire le deuil dans la souffrance, plutôt que « d’interrompre » simplement une grossesse non désirée, sans douleur.

Ces médecins donnent tout simplement une leçon aux femmes, la fameuse leçon anti-banalisation.

Or de quel droit l’IVG conserve-t-elle encore aujourd’hui, implicitement ou explicitement, un caractère punitif ? Pourquoi une bonne partie du corps médical s’obstine-t-il à considérer qu’il n’y a qu’une seule bonne façon d’avorter, et non des femmes dont l’avortement sera unique, différent, des femmes multiples dans leur parcours, leur vécu et leurs attentes ? Pour conserver le contrôle sur le corps des femmes, pour les éduquer. Pour les punir parfois. Punition qui semble socialement acceptée par la plupart d’entre nous, car il ne faut jamais oublier que dans un système oppresseur, les opprimé-e-s (ici, les femmes) sont souvent les premières à défendre et cautionner le système, tellement l’intériorisation est forte.

Plus grave encore : ces médecins se prétendent pro-choix. Alors qu’au fond, ils sont manifestement  opposés à l’IVG. Car fantasmer sur le deuil ou imposer l’IVG médicamenteuse ne relève pas du droit au choix mais d’un mépris total des femmes et de leur droit à choisir, à choisir vraiment.

On croit donc encore, quasi-systématiquement, que le fait de « renoncer » à une grossesse et donc obligatoirement « à un bébé » est un traumatisme… Et la plupart des articles de presse consacrés à l’IVG affirment clairement que « c’est toujours une souffrance », que psychologiquement c’est toujours dur [18].

Alors je questionne aujourd’hui cette volonté d’imposer la souffrance physique des femmes comme impôt direct de l’IVG.

La médecine moderne dissimule son autoritarisme sous une compassion de façade, en nous imposant un deuil qui semble lui tenir très à cœur.

Et parfois ce n’est pas l’interruption de grossesse qui traumatise, mais bien la violence même de l’acte médical… Violence qu’on pourra présenter comme inévitable, et invoquer comme preuve que l’IVG est toujours un traumatisme.

L’enjeu du contrôle sur le corps des femmes, le refus de considérer l’avortement comme un des maillons de la chaîne de la maîtrise de la fécondité plutôt que comme un échec contraceptif, voilà ce qui amène des hommes, souvent aidés par des femmes qui ont donc parfaitement intériorisé la légitimité de l’oppression, à décider comment nous devons avorter, ce que nous devons vivre en le faisant, quitte à nous faire violence en nous refusant un véritable choix de la méthode.

Alors non, la meilleure IVG n’est pas celle qu’on a pu prévenir, mais celle qu’on a pu choisir, et vivre au mieux selon son propre choix.

La banalisation pourrait alors enfin avoir lieu sans être péjorativement connotée : elle se résumerait simplement au droit d’utiliser un outil (l’avortement) pour ce qu’il est (une solution, et non un problème).


[1] http://www.liberation.fr/societe/01012393071-faut-il-s-inquieter-du-recours-a-l-avortement-chez-les-jeunes

[2] http://www.humanite.fr/25_04_2011-droit-des-femmes-ivg-m%C3%A9dicamenteuse-contre-ivg-chirurgicale-470764

[3] http://www.liberation.fr/societe/01012396984-nul-n-a-le-monopole-de-la-parole-des-femmes

[4] http://www.liberation.fr/societe/01012396982-nous-avons-avorte-nous-allons-bien-merci

[5] http://nopasaran.samizdat.net/spip.php?article544

[6] http://vosdroits.service-public.fr/F1551.xhtml

[7] http://www.rue89.com/2012/07/20/mon-ultrafertilite-mes-quatre-ivg-et-les-humiliations-medicales-233981

[9] http://www.assemblee-nationale.fr/13/evenements/1967_legalisation_pilule/index.asp

[10] « Le Tribunal des flagrants délires », réquisitoire de Pierre Desproges « contre » Gisèle Halimi – émission du 20 octobre 1982

[11] http://www.ancic.asso.fr/textes/ressources/historique_ivg-veil.html

[12] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/701551-sexe-sexualite-et-contraception-comment-en-parler-de-maniere-constructive.html

[13] http://www.conseil-national.medecin.fr/article/article-35-information-du-malade-259

[14] http://www.liberation.fr/societe/2013/01/02/la-pilule-risque-dose-et-danger-de-diabolisation_871356

[15] http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/fiche_de_synth_350se_contraception_vvd-2006.pdf

[16] http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2011-04/ivg_methode_medicamenteuse_-_recommandations_-_mel_2011-04-28_11-39-11_882.pdf

[17] http://www.humanite.fr/25_04_2011-droit-des-femmes-ivg-m%C3%A9dicamenteuse-contre-ivg-chirurgicale-470764

[18] http://www.aufeminin.com/sexualite-et-sante/israel-nisand-d23826.html